
Aménager le Vercors et le rendre attractif en instaurant le projet des « Sublimes Routes du Vercors » : pour qui ? Par qui ? Comment construire un projet de territoire partagé et opérationnel ? Comment passer d’une logique de conflit à une logique de construction collective ? Telles sont les questions que Lila Mallard aborde dans son Master 2 Urbanisme et Aménagement, parcours Urbanisme et Projet Urbain (*) sur le sujet « De la contestation à la co-construction : une nouvelle démarche habitante pour un projet de territoire partagé ». Dans cet article, elle s’attache plus particulièrement à l’origine et à l’analyse du conflit autour de ce projet privilégiant l’attractivité touristique et non l’habitabilité d’un territoire, et s’intéresse également à un autre projet et à une autre démarche à l’initiative du collectif Vercors Citoyens.
Auteure :
Lila Mallard
Les conflits des Sublimes Routes et ce qu’ils nous apprennent de la situation dans le Vercors
Au fil du temps, les routes du Vercors ne représentent plus une attraction en soi – excepté pour les motards (ill.2) et les voitures de courses, attirés par leurs courbes sinueuses et leurs panoramas – mais facilitent désormais l’accès à de nouvelles activités, telles que le ski, le parapente, la randonnée… tout en étant essentielles pour les habitants, qui s’en servent au quotidien pour leurs déplacements. Ce changement a été accéléré, en 2005, par la fermeture de la route la plus touristique du Vercors, la route des Grands Goulets, pour des raisons de sécurité (éboulements de roches sur la route). En 2008, l’ouverture d’un tunnel remplace l’ancienne route. Considérée pour sa valeur patrimoniale par les habitants et les professionnels du tourisme, la route des Grands Goulets classée est l’objet de différents projets de valorisation et d’aménagement (accessibilité partielle, passerelles himalayennes, parkings…) portés par les collectivités locales et/ou le Département de la Drôme. Cependant la DREAL (*) juge ces projets trop invasifs et recommande la réalisation d’une étude plus globale portant sur la valorisation de l’ensemble des « routes remarquables » du massif. C’est à la suite de cette recommandation que le projet des Sublimes Routes émerge. En 2018, en tant que maître d’ouvrage, le Département de la Drôme lance un appel à projet pour réaliser ce travail de repérage. Une agence d’urbanistes et de paysagistes (Folléa Gautier) remporte le concours. D’abord, l’agence échange avec les communes, offices de tourisme et associations pour connaître les sites potentiels. Ensuite, elle propose 17 sites avec pour chacun des pistes d’aménagements. Les aménagements prennent la forme de belvédère, de parking, de sentier court menant à une vue panoramique, de passerelle…
Radicalité de l’opposition et solutions émergentes
À travers les divers entretiens réalisés, il a été possible de mieux comprendre les différentes perspectives des acteurs impliqués dans ce projet, notamment les habitants du Vercors et les chargées de missions responsables des « Sublimes Routes du Vercors » au Département de la Drôme.
La position de la FAUP à l’encontre du projet des « Sublimes Routes du Vercors » apparaît radicale. Le collectif ne critique pas seulement des aménagements par exemple mal positionnés, mais remet en question l’existence même du projet sans qu’aucun compromis soit envisageable. Les membres de la FAUP s’inquiètent d’une augmentation du trafic routier et des nuisances qui découleraient de l’aboutissement de ce projet. Par ailleurs, une autre source d’inquiétude pour les opposants concerne le type de tourisme que ces aménagements pourraient engendrer. Ils craignent que ce projet n’attire que des visiteurs perçus comme des « consommateurs », davantage intéressés par l’attrait des routes, dans une optique de parc d’attractions, plutôt que par le massif du Vercors et ses habitants.
D’autre part, le manque d’information et de concertation autour du projet, ou tout du moins la manière dont elle a été réalisée (*) (concertation sur les détails et non sur le principe), semble alimenter la méfiance exprimée envers le Département et les institutions en général.
Il définit quatre catégories :
Conflit lié aux incertitudes : Inquiétudes sur les risques environnementaux et sanitaires, avec des craintes de répartition injuste des nuisances. Revendications individuelles.
Conflit substantiel : Désaccord sur le contenu du projet et les choix politiques sous-jacents, sur la base d’arguments généraux. Revendications collectives.
Conflit de procédure : Critique du manque de transparence dans le processus décisionnel, avec des modalités de participation jugées insuffisantes.
Conflit structurel : Questionne la légitimité des porteurs de projet et appelle à une participation citoyenne directe, visant une démocratie plus participative.
La recherche de solutions mise en œuvre par le collectif Vercors Citoyens
et d’autres acteurs
La méthode mise en œuvre est basée essentiellement sur des « Écoutes Citoyennes » afin d’impliquer de nombreux habitants du Vercors dans le but de connaître leur volonté pour l’avenir de leur territoire (ill. 6). Le fonctionnement des « Écoutes Citoyennes » est simple : une personne parle de ses ressentis, de ses attachements, de ses souvenirs liés au Vercors et de ce qu’elle souhaiterait y voir dans le futur et deux personnes écoutent et prennent note. L’échange prend entre 30 minutes et 1h30. Environ 200 écoutes sont attendues par le collectif. Ensuite, il faudra regrouper ces paroles. Et enfin, auront lieu les Assises Citoyennes, en 2025, où ce discours global sera transformé en un projet de territoire « réaliste et ambitieux ». Le collectif Vercors Citoyens déclare que cette démarche a « pour but de passer d’une posture d’opposition à des projets contestés à la construction d’un projet de territoire « par et pour » les habitants du Vercors ». L’objectif est de nourrir la réflexion des décideurs publics du territoire dans la mise en place des projets d’aménagement, ainsi que de favoriser les démarches de co-production en impliquant les habitants dans le débat et les décisions.
Pour que la démarche du collectif Vercors Citoyens aboutisse pleinement, on peut relever au moins trois conditions :
• que le projet suscite l’adhésion de l’ensemble des acteurs du territoire : les décideurs publics et les habitants du Vercors,
• qu’une articulation soit trouvée avec les autres initiatives menées dans le Vercors contribuant aux mêmes objectifs.
…
Par exemple, le parc naturel régional du Vercors a récemment lancé le programme « L’horizon pour s’étendre » . Ce programme vise à valoriser les actions de transition touristique. Pour cela, le parc souhaite expliquer et partager avec tous – socioprofessionnels du tourisme, habitants et visiteurs – les initiatives touristiques présentes sur le territoire, via la mise en avant de ces innovations ; le but est de faire connaître et étendre leurs nouvelles pratiques, ou en inspirer d’autres.
L’étude du projet des Sublimes Routes et les entretiens réalisés ont montré que le conflit était radical dans le sens où aucun compromis n’était satisfaisant pour les opposants. Cette radicalité peut aussi être expliqué par le cumule des quatre catégories de conflit identifié par Jean-Marc Dziedzicki. Bien que l’opposition de Vercors Citoyens au projet immobilier présente une radicalité similaire, elle se distingue par son aboutissement vers les « Écoutes Citoyennes », une initiative visant à proposer un projet de territoire.
Finalement, le Vercors est un exemple intéressant dans la construction d’un projet de territoire, d’un cadre commun dans lequel viendront s’inscrire les actions futures. La démarche pourrait être valorisée dans d’autres territoires, dans un cadre d’échange d’expériences par exemple.
Cette démarche témoigne de l’investissement d’une partie des habitants du Vercors dans l’évolution de leur territoire. Compte tenu de cette mobilisation importante et de l’intérêt de la démarche, elle mérite un soutien et un suivi de la part des décideurs publics.
Bibliographie :
• Burgard, C., Charenton, B. (dir.), Chemin(s) Faisant, une histoire des routes du Vercors, Département de la Drôme / Plumes d’Ardèche, 2020.
• Patrimoines du Royans-Vercors – paysage, architecture et histoire, Département de la Drôme-Conservation du patrimoine avec le Conseil d’architecture, d’urbanisme et d’environnement de la Drôme / La Mirandole, Col. Histoires de territoires, 2009.
• Dziedzicki, J.-M., « Quelles réponses aux conflits d’aménagement ? De la participation publique à la concertation »Participations : revue de sciences sociales sur la démocratie et la citoyenneté, n° 3, 2015, Ed. De Boeck Supérieur. [En ligne]
• Hassenforder, E., Ferrand, N., Transformative Participation for Socio- Ecological Sustainability, Ed. Quæ, 2024.
• Jef Batta, Manifestation Col de la Bataille, JT France 3 Rhône Alpes, 21 mai 2022.[En ligne]
• Jorré, G., « L’établissement des routes dans le massif du Vercors », Revue de Géographie Alpine, 1921 / 9-2 / p. 229-284. [En ligne]
• Département de la Drôme, Sublimes Routes du Vercors, 2022. [En ligne]
• Parc du Vercors, L’horizon pour s’étendre | Invitation. SoundCloud, 2024. [En ligne]
• Radio Royans Vercors, Sublimes routes – Concertation au Col de Rousset, 13 janvier 2023. [En ligne]
• Sgard, A., Paysages du Vercors : entre mémoire et identité, Revue de géographie alpine – numéro hors-série, 1997.





