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Lutter contre la normalisation de l’habitat, le circuit immobilier spéculatif ; promouvoir la solidarité, la convivialité, la mutualisation des services et des équipements ; s’engager sur de réelles options écologiques, être acteur et bâtisseur de son cadre de vivre, tels sont les choix opérés par les occupants de l’habitat participatif Mélo pour répondre aux enjeux environnementaux et sociétaux d’aujourd’hui.
A l’occasion d’une rencontre avec des habitants et des curieux (*) ​de ce bâtiment insolite qui semble toujours en chantier, est retracée cette aventure singulière, de la naissance du projet à Lyon à sa réalisation dans le quartier Latour-Maubourg à Valence.

Q+E – Le choix d’un habitat participatif implique de partager des valeurs ; quelles sont-elles et pourquoi le nom Mélo ?

Marlène – Le nom de notre habitat participatif, MELO, est un petit jeu de mots, un acronyme à partir de nos quatre valeurs que l’on a défini au début du projet à une époque où l’on s’était constitué en association pour chercher un lieu et créer un habitat participatif.
Ces quatre valeurs sont :
« Maison » comme lieu de convivialité et de partage à taille humaine dans laquelle chacun s’engage à jouer un rôle pour la réussite du projet et dans le respect du bien commun.
. « Ecologie » : un habitat engagé à minimiser son impact sur l’environnement : mutualisation des équipements et des espaces, jardin partagé avec un potager, limitation de la voiture au profit des modes doux.
. « Lien » : encourager la mixité sociale, culturelle et générationnelle, avec une vie à l’échelle de l’ensemble du bâtiment permettant des échanges, une solidarité entre les foyers.
. « Ouverture » : vocation à s’insérer dans la vie du quartier et le tissu associatif, création d’une AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne), événements culturels réguliers, mise à disposition des espaces à des association, jardin partagé.
Mélo renvoie aussi à mélomane : faire vivre le projet en musique.

Q+E – Quand et par qui ont été écrites ces valeurs ?

Marlène – Ces Valeurs ont été écrites il y a 10 ans par trois familles. Au départ, on a commencé à réfléchir sur les valeurs, sur le type d’habitat, sur la manière d’habiter ; et parallèlement on a cherché un endroit à Lyon pendant cinq ans. Tout d’abord dans le quartier de La Confluence, car la mairie avait ouvert un terrain et lancer un appel d’offre pour créer un habitat participatif. Notre candidature n’a pas été retenue, le projet a été confié à Bouygues. Puis toujours à Lyon, on a visité des terrains, des maisons à rénover, demandé des esquisses à des architectes mais sans succès ; et ensuite il y a eu le COVID et le télétravail.

Q+E – Pourquoi l’implantation s’est-elle finalement faite à Valence ?

Anne-Claire – En septembre 2019, un des membres du groupe a proposé de s’éloigner de Lyon vu les difficultés à trouver à Lyon. Nos métiers nous permettent de télétravailler ou il peut être envisagé d’en changer. D’où nos recherches à une heure de Lyon, sur une ligne de train.
Marlène – Par des annonces, on a repéré la vente de ce bâtiment, une ancienne usine textile sur deux étages, bien située proche de la gare, très facile à isoler, avec un bout de jardin, une grande façade sud donnant sur le jardin, sans contrainte des Bâtiments de France. Malgré quelques difficultés, on a pu l’acquérir.
PHOTOS 3, 4 – Bâtiment côté rue / Côté jardin en cours d’aménagement © Mélo

2 – Bâtiment côté rue © Mélo
3 – Côté jardin © Mélo
4 -Jardin RC

Q +E – Quel est le mode d’organisation et quelle est la structure juridique de Mélo ?
Aviez-vous les connaissances juridiques pour réaliser un tel projet ?

Anne-Claire – On a fait le choix d’être en autopromotion, c’est-à-dire sans promoteur immobilier ; c’est nous qui jouons le rôle de promoteur nous permettant de construire collectivement et d’obtenir des aides.
Arnaud – On a créé une SCIA (société civile immobilière d’attribution), au moment où l’on était en train d’acheter le bâtiment. La promesse d’achat a été signée avec les quatre foyers engagés à l’époque avec une clause de transfert de substitution à la SCIA qu’on avait créée ; c’est elle qui a acquis le bâtiment. Une SCIA permet d’avoir des parts en fonction de la surface de l’appartement acheté. Aucun de nous avait des connaissances juridiques ; on s’est informé et on a rencontré des personnes qui avaient déjà fait ce type de montage ; leurs statuts nous ont inspirés.
Anne-Claire – Un notaire nous a également conseillé sur le choix de la structure qui dépendait de notre projet. Parmi les personnes engagées dans le groupe de départ, certaines ne pouvaient pas habiter à Valence mais voulaient continuer à soutenir le projet. Il fallait donc que la structure juridique permette que soit possible la location sans que la structure commune paye d’impôts (c’est le foyer bailleur qui en paye).
La question des sorties/entrées au moment de la vente ou de la location d’un appartement était importante afin de « contrôler » les nouveaux acquéreurs et locataires. Cependant la plupart des banques ne peuvent pas prêter à une SCIA, seul le Crédit Mutuel a accepté.

Q+E – Pourquoi avoir déterminé 10 foyers ? En cas de départ d’un occupant ou de la mise en location d’un logement, quels sont les dispositions prévues pour le remplacement ?

Anne-Claire – Au départ on était 4 et il fallait intégrer 10 foyers car le retour d’expériences avait mis en avant l’importance de la taille afin qu’en cas de changement, cela ne remette pas en cause l’esprit du groupe. Et les premières esquisses d’architecte montraient que le bâtiment avait le potentiel de recevoir 10 logements.

Anne-Marie –
Nous, nous sommes les derniers rentrés après avoir acheté notre appartement à une personne qui vendait. Avant l’achat, il y a eu tout d’abord un processus d’intégration sur quatre mois car le choix se fait par le groupe et non par le vendeur. Au cours de réunions et de week-ends, sont présentés les valeurs et le projet, et est évaluée la capacité d’intégration. Puis on a été sélectionné parmi quatre foyers intéressés.
PHOTOS 5, 6 – Réunion du groupe / Habitants de Mélo pendant les travaux © Mélo

Q+E – Comment et par qui a été réalisé le programme ?

Anne-Claire – Le programme a été élaboré sur la base des valeurs : bâtiment passif, définition des communs (salle commune, atelier, …), appartement traversant, orientation du bâtiment. Chaque foyer a déterminé une surface « souple » et un nombre de pièces. L’architecte, qui habitait dans ce type de logement, a fait la synthèse des souhaits.

La structure « Chez moi demain » nous a aidés à trouver des architectes pour de petites missions d’évaluation du potentiel de différents terrains ou bâtiments dans la phase de recherche d’un lieu, puis à sélectionner un architecte et des bureaux d’études une fois le lieu trouvé, et était présent à nos côtés durant les premières phases d’études.

Q+E – Dans le dialogue avec l’architecte ou l’AMO (assistance Maître d’Ouvrage), est-ce que c’était tout le groupe ou un seul représentant du groupe qui intervenait ?

Anne-Claire – Au début on était que quatre foyers, donc il n’y avait pas trop de personnes. Puis au fur et à mesure de l’agrandissement des foyers et de l’avancement du projet, on s’est organisé en commissions : une commission chargée du suivi de la conception des travaux, des commissions thématiques : juridique pour la constitution de la SCIA, recrutement pour compléter le groupe, finances pour le suivi du budget et les paiements, gouvernance et vie de groupe pour organiser des temps d’échanges et de décisions entre nous

Q+E – Comment étaient organisées la maîtrise d’œuvre et la maîtrise d’ouvrage ?

Anne-Claire – On avait une équipe de maîtrise d’œuvre complète (architecte et bureaux d’études structure et fluides) car c’est une réhabilitation lourde bien qu’il y ait moins de 1000 m2. On n’a gardé que les murs de l’existant. Et sur la partie AMO, deux personnes dans notre groupe ont des compétences internes en bureau d’études bâtiment, moi sur les fluides, et Fanny en maîtrise d’ouvrage bâtiment. Assez rapidement on s’est aperçu qu’on pouvait se passer de la fonction d’AMO.
PHOTOS 7, 8 – Projet d’extension / Projet vue du jardin © Mélo

Q+E – Comment s’est faite la répartition des logements ?

Anne-Claire – Au cours du projet, on est passé de quatre à sept foyers qui ont participé aux échanges et aux décisions, et les trois derniers se sont adaptés. Pour chacun d’entre-nous, au moins deux rendez-vous ont été organisés avec l’architecte ; et on a aussi réfléchi avec tout le groupe avant d’aboutir à l’organisation actuelle

Anne-Marie
– Nous par exemple vu notre âge, on voulait absolument un rez-de-chaussée, un logement petit de plein pied dans un bâtiment passif. Ce projet correspondait à nos valeurs et à notre idée de l’habitat. Le processus d’intégration est vraiment important car il permet de voir si le projet initial et son propre projet correspondent.
Pierre-Olivier – Nous, on est deux dans le studio au-dessus. Au départ, on souhaitait plutôt le T3 au RCH et parallèlement on rêvait de tiny house ou de yourte. On a fait coup double en privilégiant un petit logement financièrement intéressant dans un habitat participatif. Pour des questions financières, notre voisine a décidé de réduire son espace, ce qui a permis d’augmenter le nôtre. On est passé de 25 m2 à 31, et avec l’aide de l’architecte on a aménagé le studio en intégrant deux bureaux dont un dans le couloir, en optimisant l’organisation de la salle de bains, de la cuisine, des rangements. Avoir un studio dans un habitat participatif, c’est différent car on peut bénéficier d’autres espaces comme celui de la chambre d’amis commune ou des autres appartements quand les propriétaires ne sont pas là.
PHOTOS 9, 10 –Appartement RCH / Studio © R C

Q+E – Quels sont les espaces partagés ?

Anne-Claire – Les espaces partagés sont la salle commune, la chambre d’amis, une salle de bains, un jardin (1500 m²) avec un stockage d’eau installé sous la terrasse, les terrasses et les coursives qui sont des lieux de rencontres, les locaux techniques dont la pompe à chaleur qui tourne sur un forage, le garage à vélos.

Q+E –Quelle est la répartition du financement et quel est le montant de l’opération ?

Anne-Claire – La répartition s’est faite en fonction de la surface des logements à partir du montant total du projet, ainsi chacun a financé les communs.
Le cout total de l’opération est de 3800 € TTC par m². Les communs ont été financés au prorata des surfaces des appartements : le coût du m² de logement était en conséquence un peu plus élevé, environ 4250€/m², pour les financer
La répartition est la suivante :
– Foncier+ bâti ancien et notaire : 900.000 €
– Maitrise d’œuvre, études, assurances : 300.000 €
– Travaux : 2.000.000 € dont 90.000 € en auto-construction
Pour les travaux de finition des appartements (carrelage, peinture…), certains ont fait le choix de faire appel à des entreprises, certains ont réalisé eux-mêmes des travaux et d’autres ont mixé en réalisant en partie et en faisant intervenir des entreprises retenues par le groupe.

Q+E – Avez-vous été encouragés par des collectivités ou des structures et avez-vous bénéficié d’aides ?

Anne-Claire – On devrait avoir des aides d’un montant de 50.000 € dont celle de l’Agglo Valence-Romans qui représente 15% du montant de tous les postes financés (isolants biosourcés, pompe à chaleur, solaire thermique) ; les autres aides correspondent principalement à l’ADEME (CEE/certificats d’économie d’énergie estimé à moins de 5 000 €). On n’a eu aucune aide sur le foncier, ni sur la rénovation globale, celle-ci étant réservée aux copropriétés.

Q+E – Les choix écologiques, étaient-ils partagés par tous, comme les toilettes sèches ?

Marlène – Dès le début du projet, les choix écologiques étaient partagés : bâtiment passif, basse consommation grâce à des panneaux solaires photovoltaïques et thermiques, une pompe à chaleur (PAC) géothermique, une VMC double flux, etc. Les toilettes sèches sont venues après dans le projet. Quand cette solution a été évoquée, le groupe avait quelques réticences et s’est informé puis a été convaincu. Il y en a dans les communs et dans 8 logements sur 10. Dans chaque logement, il y a la réversibilité car il ne fallait pas que ce soit un frein en cas de vente.

Q+E – Quels sont les coûts de fonctionnement et comment sont-ils répartis ?

Mélo – Les charges communes sont partagées comme dans une copropriété classique ; sur l’eau chaude, on a chacun un compteur. En revanche le chauffage est commun car une seule pompe à chaleur chauffe l’air grâce à la centrale de traitement d’air.

PHOTOS – 11, 12 – Panneaux solaires sur la toiture / Auto-construction dans un appartement © Mélo

Q+E – Quelles sont les activités partagées et comment sont-elles définies ?

Anne-Marie – On essaie de se retrouver un week-end par mois, lors duquel on fait une réunion pour définir les priorités, et entre les deux on a une réunion par mois un mardi soir. Les principales activités sont les travaux : création d’une noue, terrasses et balustrades, carrelage, enduits, peinture de la salle commune. Il y a aussi les soirées jeux le jeudi soir, les répétitions des musiciens qui habitent ici, les spectacles qui sont ouverts aux amis, aux personnes du quartier… On participe aussi aux journées nationales de l’habitat participatif en septembre, à la fête des voisins.
Anne-Claire – J’apprécie beaucoup les moments de convivialité entre nous : tous les week-ends de façon informelle, on se retrouve souvent à partager des repas ; il y a beaucoup de solidarité, notamment pour la garde partagée des enfants. On ne compte pas les services entre nous.

Q+E – Quels sont les projets de Mélo à court et à long termes ?

Mélo – Tout d’abord finir les travaux intérieurs et extérieurs et s’ouvrir plus sur l’extérieur ; créer peut-être une AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne), système de commercialisation en circuit court par les producteurs maraîchers, mieux communiquer sur nos activités et mieux les partager avec les habitants du quartier.

Q+E – Quelles sont les limites de ce type de démarche ?

– Mélo – Le facteur humain est primordial d’où l’importance de choisir les personnes qui y habitent. On le voit dans plusieurs habitats collectifs qui peuvent traverser des épreuves. D’où la nécessité d’être attentif à l’autre, à se former sur la communication non-violente comme on a pu le faire pendant deux jours. Et on réfléchit à l’intégration des locataires et à de nouveaux propriétaires qui doivent avant tout adhérer à notre charte.
Anne-Claire – Moi je vois le facteur humain comme la force du lieu. Dans les limites, je note plutôt le temps long et l’énergie demandée pour accompagner le projet ; également le prix : on a eu aucune aide de la ville alors qu’il y a des endroits où il y a des aides pour le foncier, comme à Saint-Etienne où la ville a demandé au bout de 10 ans le paiement du terrain leur appartenant pour le projet d’habitat participatif de notre architecte. On n’a pas payer de promoteur et le gain de l’autopromotion et de l’auto-construction a été mis dans la qualité des matériaux, dans le choix d’un bâtiment passif et d’espaces communs. On sort à des prix similaires au marché, ce qui fait que la mixité sociale n’a pas vraiment pu être atteinte alors que certains habitats participatifs se construisent avec des bailleurs sociaux mais il faut répondre à leurs critères.

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