
Afin de relier le centre ancien à la basse-ville, un escalier monumental à double volée s’est achevé en mai 2026, dans l’esprit de celui du parc Jouvet des années 1900. Cette construction se veut un « projet patrimonial et paysager » (*) selon la Ville de Valence qui porte ce projet. Cependant son architecture, collage et interprétation d’éléments anciens, constitue-t-elle vraiment un patrimoine ?
Pour répondre à cette question, cet article propose d’analyser l’implantation de cet escalier, les sources du projet, l’argumentaire de la Ville de Valence et des architectes, ainsi que son inscription dans un mouvement architectural privilégiant les « néo-styles ».
Auteure :
Chrystèle Burgard
L’approche urbaine, une implantation maladroite dans la basse-ville
– Implantation de l’escalier
– Articulation partielle avec l’existant et accessibilité aux personnes à mobilité réduite abandonnée
De plus, il n’y a aucune accessibilité pour les personnes à mobilité réduite (PMR) malgré la règlementation claire dans le cadre d’aménagement neuf. Cependant l’architecte des Bâtiments de France, rattaché à la Direction régionale des Affaires culturelles (État) affirme « dans un courrier du 1er octobre 2025 adressé à la Ville de Valence « Toute évolution proposant la création d’une rampe PMR accompagnant l’escalier monumental ou d’un ascenseur fera l’objet d’un refus, comme cela avait été indiqué dès 2021 » » (*). Ce refus de ne pas appliquer la règlementation pour une question de « co-visibilité » est d’autant plus étonnant provenant d’un fonctionnaire de l’État, alors qu’il existe à quelques mètres un aménagement contemporain de qualité avec un ascenseur desservant des logements situés dans la partie haute de la ville.
Dans un message sur Facebook du 14 octobre 2025, « APF France handicap s’oppose fermement au projet d’escalier monumental de la cathédrale. Contrairement à ce que la Ville a affirmé publiquement, notre association n’a jamais validé ce projet qui, par nature, exclut les personnes en fauteuil roulant et à mobilité réduite. Pour notre directeur Drôme-Ardèche, Stéphane Robin, « on a l’impression de faire un bond en arrière ». Un aménagement de cette ampleur aurait dû garantir l’autonomie de tous, par exemple avec un ascenseur urbain, et non se reposer sur de futures navettes ».
En effet la Ville, d’après son site internet , prévoit une passerelle « créée depuis la place Pie VI, après les travaux de renforcement du mur du jardin du musée afin d’accéder aux jardins » et une « navette gratuite dessert le quartier toutes les 20 minutes ». Or la rue des Repenties (ill. 8), couverte de galets, la pente et le passage étroit vers le jardin sont loin de répondre aux normes PMR.
Ce refus est d’autant plus surprenant que le budget de l’opération est important : 3,2 millions d’€ (*) financés qu’avec des fonds publics (Ville, Département, Région Auvergne-Rhône-Alpes, État).
L’approche architecturale, une construction néo-traditionnelle
– Les sources d’inspiration du projet
Si un escalier s’avérait nécessaire pour favoriser la circulation entre les deux niveaux – comme cela avait été prévu par la Ville en 2023 (*) -, ce nouvel escalier s’inspire du plan (ill. 9) datant de 1866 de l’architecte valentinois Alexandre-Hippolyte Epailly (1811-1889) (*) comme la plaque l’indique (ill. 10). Cet architecte diocésain dessine sommairement un double escalier reliant le parvis de la cathédrale Saint-Apollinaire. C’est à partir de la découverte de ce plan dans les archives que l’architecte des Bâtiments de France refuse le premier projet et défend la réalisation de « ce rêve du 19e siècle » qui doit être dans l’esprit du clocher de la cathédrale reconstruite en 1862 par Nicolas Bailly. La maîtrise d’œuvre est confiée à l’agence d’architecture AAGroup qui recompose un nouvel escalier bien éloigné du plan du 19e avec deux volées et une esplanade-jardin sous le musée.
. L’escalier du parc Jouvet
L’escalier de la cathédrale se voudrait un écho à l’escalier monumental du parc Jouvet bien que le contexte n’a rien à voir. Inauguré en 1905, le parc Jouvet est composé d’un belvédère, d’allées et d’escaliers descendant sur les jardins « composites » et des bassins. Le double escalier monumental s’y déploie de manière harmonieuse dans l’espace. Du belvédère, une perspective impressionnante s’étale des différents paliers des jardins jusqu’à la montagne ardéchoise et le château de Crussol (ill. 11, 12, 13), l’ensemble formant un décor paysager cohérent dans un style propre à la période fin 19e/début du 20e siècle.
. Les peintures de ruines d’Hubert Robert
D’après les architectes de AAGroup , « La composition des jardins en collaboration avec reGéneration s’inspire des toiles du célèbre “peintre des ruines” du XVIIIe siècle Hubert Robert dont de nombreuses œuvres se trouvent à deux pas du site au Musée d’Art et d’Architecture de Valence, bien connu de Philippe & Matthieu. La conception se base sur cette combinaison entre éléments d’architecture (balustrades, alcôves) et éléments paysagers que l’on retrouve dans les tableaux ou esquisses du peintre ».
Si l’idée de liens avec l’ancien évêché/musée et le peintre de ruines était intéressante, elle ne semble pas avoir été retenue ; finalement est privilégiée l’image de jardins médiévaux : « Le choix a été fait de travailler le jardin en une trame régulière avec des carrés de simples (autrefois cultivés pour leurs plantes comestibles ou médicinales) odorifères, et un mélange de plantes peu gourmandes en eau dont les couleurs intenses des feuillages et des fleurs (allant du violet, au blanc ou encore au doré) renvoient aux couleurs liturgiques » (ill. 14).
– Du « faux ancien » ostentatoire
Cette construction pourrait être un pastiche qui vient de l’italien pasticcio signifiant mélange et d’après Paul Aron il « désigne une spécialité culinaire méditerranéenne mêlant les restes de légumes ou de viandes » ; c’est pour lui « une forme de reprise, une sorte de collage de morceaux identifiables » (*). Dans le cas de l’escalier de la cathédrale, on peut noter des emprunts à l’escalier du parc Jouvet, et également des allusions à des escaliers prestigieux de châteaux (Fontainebleau, Vizille…). Cependant ces emprunts ne sont pas vraiment explicites car comme l’explique l’architecte Philippe Canivet, son intention était de « créer quelque chose, dont on a l’impression qu’il a toujours existé » (*).
Bien que les architectes affirment l’objectif de « retrouver les matériaux locaux et les savoir-faire issus de cette période » et de créer un ensemble traditionnel qui se veut grandiose et intemporel, les techniques et des matériaux sont surtout contemporains : « 240 m3 d’élévation en béton armé coulé en place » « fondations spéciales composées de 88 micropieux pour soutenir l’escalier » (*), moulage en pierre recomposée pour les balustres (ill. 15, 16).
Alors que le PLU recommande dans le cas de nouvelles constructions : « La plus grande simplicité est à rechercher. Il n’est pas recommandé de plagier des modénatures anciennes mais d’être attentif à la composition de la façade (rythmes, plein/vide) et à la qualité des détails architecturaux, qui pourront être enrichis avec des éléments de décor contemporain » (*). On est dans la recherche non pas de simplicité mais plutôt d’une grandiloquence comme le montre la perspective d’AAGroup (ill. 17).
– Une architecture néo-traditionnelle hors du temps
Bien que ce type d’architectures soit peu étudié, les « néo-styles » sont en plein essor dans les opérations de construction ou de réhabilitation. D’après les recherches de deux enseignantes de l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville, l’architecture de ces opérations « se caractérise par une addition d’emprunts à l’histoire de l’architecture – des “néo-styles”-, produisant des quartiers donnant l’impression d’une épaisseur historique, faite de registres hétéroclites, en contradiction avec leur construction récente. Cette architecture de promoteur constituée de mélanges, pastiches, éclectismes brouillent les frontières temporelles et créent des liens de reconnaissance entre passé et présent (*). »
Selon le site, ce type d’architecture se décline en différents styles de « néo » : « néo-haussmannien, néo-régionaliste, néo-art déco, ou encore « néo-traditionnelle » (*) comme l’escalier de la cathédrale de Valence.
Le pastiche fait-il patrimoine ?
– Un « récit imaginaire d’architecture et de ville »
Les références au passé, l’éclectisme des formes, « l’exercice de narration » témoignent d’une approche définie comme “mythogénèse” qui désigne « l’idée de donner du sens à un lieu en imaginant une histoire qui aurait pu exister, un récit imaginaire d’architecture et de ville gommant toute notion de vrai et de faux (*). »
Cette approche est une manière de plaire aux habitants en faisant appel à des références patrimoniales vagues et consensuelles, ne suscitant pas de leur part de réactions hostiles : « De plus cette architecture ne relevant pas d’un passé historique et de styles architecturaux précis, elle ne requiert aucune connaissance mais fait appel à l’émotion et à une mémoire collective qui n’a pas pour ressort la vérité historique ou la connaissance du lieu (*). »
Ainsi le maire de Valence, Nicolas Daragon, souligne à l’occasion d’une émission de radio en mai 2026 : « les promeneurs ou les nouveaux mariés viendront prendre des photos, vraiment le rendu est magnifique », et assure : « l’aménagement patrimonial a une valeur extrêmement forte dans le cœur de nos concitoyens (*). »
– Une histoire reconstruite
La construction d’un récit est lisible dans la sélection d’informations gravées sur la plaque en marbre, notamment sa date écrite en chiffres romains (ill. 18, 19). Elle fait mention essentiellement de l’histoire de la cathédrale et occulte celle de la construction de la ville ancienne, haute et basse, et notamment celle des remparts sur lesquels est « accoudé » l’escalier.
Ce choix appuyé de références catholiques ainsi que le nom de l’évêque posent question alors que le projet est financé par des fonds publics sur un terrain communal dans une société laïque.
– Un dédain pour les études archéologiques
Pourtant « Plus qu’un simple patrimoine, les remparts qui encerclent et protègent Valence sont la constitution même de l’identité municipale » comme le rappelle le doctorant en archéologie Clément Bonnefoi.
En conclusion, malgré l’affirmation répétée dans de nombreux médias municipaux que cet escalier et ses jardins suspendus sont « un projet patrimonial et paysager qui va entrer dans l’histoire valentinoise et marquer le visage de la ville à jamais » (*) comme l’affirme l’adjoint à l’urbanisme de l’époque, Franck Soulignac, cette construction n’est en rien un patrimoine, tel que le définit l’UNESCO : « Le patrimoine est l’héritage du passé dont nous profitons aujourd’hui et que nous transmettons aux générations à venir » ; elle ne répond à aucun des critères d’ancienneté, d’authenticité, d’intégrité, d’identité. Il est à noter que l’avis sur ce projet n’est pas partagé par l’ensemble des valentinois ; nombreux critiquent son passéisme, sa grandiloquence ou son budget.
L’escalier avec son esprit nostalgique n’est pas une restitution mais une architecture néo-traditionnelle qui témoigne d’un « attachement à un passé mythifié » et d’une instrumentalisation politique. Alors qu’il aurait pu être l’occasion de relire l’histoire du site qui est autant marqué par le Moyen-Age, le 18e siècle avec l’évêché devenu musée, que le 19e siècle. Son architecture anachronique et passéiste ne fait que contribuer à la construction de l’image de Valence comme une ville conservatrice et « en éclats ».


















