Le goût du Japon, l’attrait des voyages, la passion de l’écrit … Nombreux sont les motifs pour découvrir l’exposition Nicolas Bouvier – Voyages au Levant, au MAC de Montélimar (*)​. Et également la curiosité pour les photographies de Nicolas Bouvier dont l’approche est tout à fait singulière – d’écrivain-voyageur à « photographe épisodiquement » puis iconographe – bien mise en lumière à travers le parcours scénographique alternant photos, écrits, témoignages.
Quelles pratiques du voyage et de la photographie de Nicolas Bouvier se mettent-elles en place, quels sont ses sujets de prédilection, quel est son processus de travail, quelles sont les relations avec le « portrait phototextuel de pays » ? Des questions abordées dans cet article à l’occasion de l’exposition au MAC et du Bicentenaire de la naissance de la photographie.

Aprés​​​​les expositions sur William Klein (2024) et Sebastião Salgado (2025), le MAC présente « Nicolas Bouvier – Voyages au levant » à partir de 130 photos de collections privées et du musée Photo Elysée de Lausanne. Elle est réalisée en collaboration avec le Festival Présence(s) photographie qui pour sa 13e édition réunit 14 photographes suisses autour de “ Quel usage du monde ? ”

Un voyageur-narrateur à travers une expérience géographique et humaine

. Les premiers voyages du jeune suisse

Pour Nicolas Bouvier (1929-1998), le voyage est une « manière de respiration » après des études de droit et de lettres et une éducation austère. A 18 ans, il commence à voyager en Italie, Finlande, Algérie, Espagne et à écrire pour des journaux suisses. Pour lui, le voyage est « une façon de vivre, un mode de vie plus intense et lyrique que la vie sédentaire ».
A 24 ans il entame en 1953, au départ de Genève dans sa Fiat Topolino, son premier grand voyage vers l’Orient. Avec son ami peintre Thierry Vernet rejoint en Yougoslavie, il traverse la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan, puis seul il parcourt l’Inde jusqu’à l’île de Ceylan d’où il gagne le Japon en bateau.

1 – Trajet du voyage en Orient et photos de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, exposition au MAC de Montélimar, 2026

. Trois séjours au Japon entre 1955 et 1970

Nicolas Bouvier séjourne trois fois au Japon. Une première fois, pendant un an en 1955/ 1956. Une seconde fois de 1964 à 1966 d’abord à Kyoto avec sa femme puis en solitaire dans le nord du pays avec l’objectif de réaliser un livre sur le Japon pour la collection « Atlas des Voyages ». Enfin, en 1970 avec la délégation suisse pour l’Exposition universelle d’Osaka.

. Des notes de voyage aux publications

Au cours de ses différents voyages, Nicolas Bouvier prend des notes pour fixer ses impressions, ses émerveillements comme ses désespoirs ; il observe les modes de vie des habitants, fait revivre leur histoire et celle de l’archipel. Entre récit et journal de voyage, ses notes sont loin du guide touristique et n’ont aucune perspective didactique, ni souci de référence à l’Occident (ill. 2, 3).

2, 3 – Manuscrits de Nicolas Bouvier conservés à la Bibliothèque de Genève, reproductions

Ces notes servent de support pour des articles destinés à la presse suisse lui permettant de financer ses voyages et pour rédiger quelques années plus tard plusieurs publications : du grand voyage en Orient son premier récit L’Usage du monde avec les dessins de Thierry Vernet d’abord édité à compte d’auteur chez Droz en 1963 (ill. 4), puis de Ceylan Le Poisson-Scorpion publié en 1981 chez Bertl Galland. De ses trois séjours au Japon, il publie Japon (ill. 5) en 1967 pour les éditions Rencontre (coll. « L’Atlas des Voyages »), Chronique japonaise (ill. 6) en 1975 aux Editions L’Âge d’homme. Toutes ses publications seront ensuite rééditées par d’autres éditeurs et traduites en plusieurs langues.

4 – Nicolas Bouvier, L’usage du monde, Droz, 1963
5 – Nicolas Bouvier, Japon, Lausanne, Editions Rencontre, « L’Atlas des Voyages », 1967
6 – Nicolas Bouvier, Chronique japonaise, Lausanne, Editions L’Âge d’homme, 1975

« L’œil qui écrit »(*)et la pratique photographique

130​​​​​​​​​​photos de Nicolas Bouvier ponctuent l’exposition ; tout d’abord celles du premier voyage en Orient avec son ami Thierry Vernet et sa Fiat, puis celles de ses voyages au Japon. Si l’écriture est née du voyage, la photographie l’est également. Cependant il constate : « Il y a une interaction très intéressante entre la photo et l’écriture, mais on ne peut pas les pratiquer dans le même temps. […] Il y avait des jours pour la photo et des jours pour le texte. Je le sentais en me levant. Ce n’était même pas lié à la lumière ou aux circonstances extérieures (*)​. »

Du « désespoir » à « accident »

Dans l’émission culturelle Entretiens de RTS (*)​​ consacrée à une série de photographes, le 11 janvier 1976 Nicolas Bouvier reconnaît que c’est grâce à son ami peintre qu’il a aiguisé son regard sur son environnement au cours de leur voyage. Il réalise quelques photos le long de leur périple, mais elles sont pour lui des « coups de chance » et s’attache plutôt à prendre des notes sur les lieux, les ambiances des pays traversés et les personnes rencontrées.
C’est seulement au début de son voyage au Japon où il est accablé par les difficultés financières qu’il s’engage plus particulièrement dans cette pratique : « Je suis devenu photographe par désespoir et portraitiste par accident » (*)​. La curiosité pour un voyageur occidental en 1955 intrigue la presse dont un magazine de Tokyo qui souhaite associer quelques photos à son récit de voyage. Réalisant l’intérêt de la photo pour sa rapidité par rapport à l’écriture plus laborieuse et douloureuse, il s’initie à la technique auprès de photographes japonais dont un employé comme barman. Il s’exerce en photographiant ses voisins, les commerçants de son quartier en échange de nourriture ou de services.

. Un œil aux aguets face au mur-théâtre

Ses photos sont loin d’une représentation stéréotypée du Japon, d’une approche documentaire ou touristique. Son sens de l’observation et sa curiosité très présents dans ses écrits se manifestent dans ses photographies, notamment dans sa série Le mur réalisée en 1956 à Tokyo très bien mise en valeur dans l’exposition (ill. 7, 8). Sont juxtaposés planches contact (*)​​​​, tirages, interview de Nicolas Bouvier le 28 novembre 1963 sur RTS, lettre avec schéma adressée à Thierry Vernet. Dans Chroniques japonaises, est décrit la situation : « Voilà quatre jours que je vis accroché comme une tique devant mon mur-théâtre. Installé sur une caisse, l’appareil sur le ventre, je regarde défiler ce quartier qui ne me voit pas. Côté cour comme côté jardin, la vue est dégagée, je surveille ceux qui approchent, je suppute leur vitesse et leur trajectoire (…) (*)​​​ ».
Ill. 7 – Présentation de la série Le mur avec planches contact dans l’exposition du MAC, 2026
Ill. 8 – Série Le mur, Araki-cho, Tokyo, 1956, coll. Privée, dans l’exposition du MAC, 2026

Bien qu’il ait emprunté ce trajet plusieurs fois à Tokyo, Nicolas Bouvier est saisi ce jour-là par ce spectacle de rue inattendu. La scène : un trottoir en hauteur le long d’un mur dégradé par le ruissellement de l’eau. Les coulures sinueuses, dans un jeu de courbes et de contre-courbes, deviennent rideau de scène qui sert de décor aux acteurs – gens de la rue. Déambulation en groupe ou solitaire, sens de la marche commun ou opposé, allure rapide ou lente, vêtement moderne ou traditionnel, toutes ces situations forment une série originale composée de 74 photos prises pendant plusieurs jours. La présentation des planches contact montre le choix des tirages qui met l’accent sur les vues frontales indéniablement d’une grande force. Au-delà des qualités artistiques, s’ajoute la dimension narrative de la série, à la fois sociologique, ethnologique, comme on l’observe dans Le Japon de Nicolas Bouvier des Ed. Hoëbeke de 2002 (ill. 9, 10, 11).

Ill. 9, 10, 11 – Le mur, Tokyo, 1956, reproductions dans l’ouvrage Le Japon de Nicolas Bouvier

. Une prédilection pour « le visage des gens »

Nicolas Bouvier ne s’attache pas aux vestiges du passé – ruines ou monuments –, ni aux paysages du Japon qui d’après lui sont magnifiquement interprétés dans la peinture et les estampes. Comme le montrent les séries exposées au MAC, il s’intéresse à la vie quotidienne, dans les villes ou à la campagne, aux traditions populaires et pratiques ancestrales : les épouvantails sous forme de visages dans la campagne japonaise (ill. 12), le sumo – lutte ancienne, le théâtre butô…
Néanmoins, il manifeste une prédilection marquée pour le « visage des gens » (ill. 13) : « Je suis portraitiste. Si le paysage est superbe, je le prends et si la photo est bonne, je m’en réjouis. Mais ce qui m’intéresse avant tout, c’est le visage des gens et encore plus, ce qui se passe entre le photographe et le modèle au moment où prend place cette opération à caractère magique. D’abord, il faut que le photographe s’efface complètement. […] Il faut attendre de voir monter toutes les émotions qui ont été réprimées, les projets, les souvenirs. Les visages se remplissent comme une chambre vide que l’on meublerait en hâte pour un hôte inattendu. Cette émergence est extrêmement touchante (*)​​. »

12 – Espace « Le village de la lune », exposition du MAC, 2026
13 – Portraits de femmes et de paysans, 1965 ; In Nicolas Bouvier. Œuvres, 1992, Gallimard, p. 692-693.

. « Chercheurs d’images »

Dès 1962, Nicolas Bouvier devient « chercheurs d’images » ou iconographe pour l’OMS et différents éditeurs sur des sujets très divers, de la médecine à l’aéronautique. Soucieux de remettre en circulation » des documents oubliés, il constitue aussi pour lui une collection de près de 30 000 documents et crée son propre musée imaginaire. Il est l’auteur de plusieurs publications où l’image est importante dont : Les Boissonnas, une dynastie de photographes (*)​ ; L’Art populaire en Suisse (*)​​.

Portrait phototextuel de pays 

SI​​​​Nicolas Bouvier est un « photographe épisodiquement », il s’inscrit à sa manière dans la tradition du « portrait phototextuel de pays » des premiers écrivains-voyageurs du 19e siècle tel « Maxime Du Camp, dans Égypte, Nubie, Palestine et Syrie (1852), qui est vraiment le livre inaugural des relations entre littérature et photographie (*)​​​. »
Cette tradition se développe au cours du 20e siècle comme chez Ella Maillart (1903 -1997), voyageuse, écrivaine et photographe suisse – que Nicolas Bouvier rencontre d’ailleurs avant son départ en Orient – qui parcourt seule l’Union Soviétique, la Chine, l’Afghanistan et l’Iran entre 1930 et 1939 (ill. 14). Ou comme dans les collections éditoriales consacrées à des pays telle « Petite planète » éditée par Le Seuil (*)​​ et mise en place en 1954 par Chris Marker qui accorde un soin particulier à la couverture avec essentiellement des portraits de femmes, à l’illustration et au texte présentant la géographie, l’histoire, les villes, les habitants et leurs cultures (ill. 15).
Au 21e siècle, la pratique d’associer texte et photographie d’auteur se multiplie et prend le nom de photobook dont « la forme et le format du livre contribuent, peut-être plus que tout autre support, à la fabrication d’un imaginaire spatial et topographique » (*)​. Ces œuvres hybrides présentent des approches originales sur des pays, des plus petits ou plus grands, des plus proches au plus lointains, des plus communs au plus extraordinaires, et nous font voyager et rêver comme les photos et les livres de Nicolas Bouvier.

14 – Ella Maillart. Sur les routes de l’Orient, Actes Sud, 2003
15 – Collection « Petite planète » éditée par Le Seuil entre 1954 et 1981.
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