couv-sevigné

Si Mme de Sévigné (1626-1696) est associée dans la Drôme au château de Grignan où elle décède en 1696, elle n’y fait que trois séjours auprès de sa fille mariée au comte de Grignan. Or l’épistolière a occupé de nombreuses habitations à Paris, séjourné dans différentes demeures appartenant à sa famille ou à ses amis, et voyagé à travers la France.
L’intention de cet article n’est pas de rappeler la biographie de Mme de Sévigné et de revenir sur la construction du mythe sévignéen déjà bien développées dans le catalogue (*) ​et l’exposition Sévigné, une épistolière du Grand siècle présentée en 2017 au château de Grignan (ill.1, 2). Il s’agit plutôt à l’occasion du 400e anniversaire de la naissance de Mme de Sévigné de retracer les lieux où elle a vécu, de considérer leur place et leur influence sur sa pensée à l’appui de ses lettres. Le premier article s’attache à Paris, le second à la province.

– Les relations à un lieu, de la topophilie au topocide

Au préalable il est question d’évoquer les relations entre une personne et un lieu. Différentes formes de rapports personnels existent avec les lieux ; elles dépendent de multiples facteurs : le lieu-même mais aussi la période, les souvenirs, les rêves, les liens amicaux et familiaux… Tout d’abord l’amitié avec un lieu définie par topophilie. Ce concept est inventé dès 1947 par le poète américain W.H. Auden, repris en 1957 par le philosophe Gaston Bachelard dans La Poétique de l’espace, puis développé en 1974 par le géographe sino-américain Yi-Fu Tuan (*)​​​​. Dans L’amour des lieux publié en 2025, le philosophe-urbaniste Thierry Paquot (*)​​​ observe : « tout être humain est à la fois situationnel, relationnel et sensoriel » (*)​​ et distingue l’espace – « intervalle » – du lieu qui possède une dimension affective à un territoire, un habitat, un environnement, un paysage… Ainsi la topophilie est définie comme l’amitié, l’attachement intime à un lieu. En revanche la topophobie est du côté de l’aversion, de la crainte, de la peur d’un lieu, d’une architecture, d’un territoire… ; alors que le topocide est la destruction des lieux et des milieux.
Le sentiment d’attachement à un lieu est éminemment décrit par les écrivain.e.s, notamment aux XXe et XXIe siècles, pour qui l’ancrage, l’enracinement, la dépendance à un endroit particulier occupent une place singulière et façonnent leur manière d’habiter le monde : de Virginia Wolf à Chantal Thomas, de Georges Perec à Annie Ernaux, de Jean Giono à Marguerite Duras. Cette dernière, dont c’est le 30ᵉ anniversaire de sa disparition, souligne l’importance des lieux dans l’écriture ou le tournage d’un film : « Jamais je n’aurais cru qu’un lieu pouvait avoir cette puissance, cette force-là » (*)​.

A propos de Mme de Sévigné, l’épistolière décrit souvent le lieu où elle se trouve, écrit, imagine, ou bien elle se projette dans un lieu ou évoque le souvenir d’un lieu : « C’est un de mes maux que le souvenir que me donnent les lieux ; j’en suis frappée au-delà de la raison »(*)​​​​.

Il est certain que l’épistolière est attachée à plusieurs lieux, ceux de sa jeunesse et de sa vie d’adulte, ceux de sa famille, de ses amis et de sa fille ; mais comme le constate Maïté Metz, elle « ne revendique surtout aucun sentiment d’appartenance et passe son temps à voyager, de la Bretagne à la Provence, en passant par les cures de Vichy » (*)​​​. D’où l’organisation d’une multitude d’événements cette année 2026 autour de Mme de Sévigné à Paris, Vitré, Livry-Gargan, Grignan…

1 - Catalogue Sévigné, une épistolière du Grand siècle, 2017

I – Paris, la ville comme espace de socialisation

1 – Les lieux de sa jeunesse et de son éducation

Marie de Rabutin-Chantal, future Mme de Sévigné, naît le 5 février 1626 place Royale (actuelle place des Vosges) aménagée au début du 17e siècle (*8)​ (ill. 3). Son enfance est partagée entre deuils précoces de ses parents et grands-parents et bonheur dans la famille bourgeoise des Coulanges, au milieu de cousins de son âge. Avant son mariage, elle habite dans trois demeures dans le quartier du Marais

– Place Royale : Hôtel Coulanges 1626-1637 PLAN de 1652, 01
C’est dans l’hôtel particulier (ill. 4, 5) construit par son grand-père maternel, Philippe Ier de Coulanges (1565-1636), que Marie passe ses onze premières années. L’hôtel a trois niveaux, au premier étage l’étage noble avec ses grandes ouvertures donnant sur le salon et la salle à manger. Au second étage, les chambres où naît Marie. Dès 1609, Philippe Ier y vit avec sa femme Marie de Bèze et leurs enfants, dont la mère de Marie, Marie de Coulanges (1603-1633) mariée à Celse-Bénigne de Rabutin, baron de Chantal (1596-1627). Après le décès des deux parents de Marie, Philippe 1er devient son tuteur, puis à sa mort en 1636, son fils Philippe II de Coulanges (1595-1659) prend la suite en 1637.
3 – La place Royale, passage du carrosse royal, vers 1660 © Musée Carnavalet / RC
4 – 1 ou 2 Hôtel Coulanges, place des Vosges, Paris, 2010 © Wikipédia/Bruno Befreetv ou RC
5 – Plaque commémorative sur la naissance de Mme de Sévigné © RC

3 – 2
0 – 1
5 – plaque

Hôtel particulier, rue Barbette 1637-1639 PLAN de 1652, 02

Mais l’hôtel Coulanges est vendu en 1637 et toute la famille s’installe jusqu’en 1639 dans un hôtel (disparu aujourd’hui) au 39 rue Barbette.

– Hôtel de Coulanges, rue des Francs-Bourgeois 1639-1644 PLAN de 1652, 03.
Puis la famille loue un autre hôtel particulier, l’hôtel de Coulanges, 35-37 rue des Francs-Bourgeois, construit pour Jean-Baptiste Scarron en 1627-34. Vendu aux enchères en 1640, il est acquis par le locataire Philippe de Coulanges. Marie y demeure jusqu’à son mariage en 1644.
6 – Hôtel de Coulanges, Le Marais, Paris, 2008 © Wikipédia / Pline (EN MARGE ?)

6 –

. Le temps de l’éducation

Différemment des garçons qui suivent un enseignement humaniste tourné vers le passé dans les collèges, Marie reçoit à domicile par des maîtres : « une éducation libérale qui lui a donné toute liberté de s’épanouir et de s’exprimer » d’après Roger Duchesne. Outre l’apprentissage de la lecture, l’écriture, l’italien, elle s’initie à la danse, au chant, la musique, aux bonnes manières et se forme l’esprit grâce aux « bonnes conversations ».

2 – Les lieux d’urbanité et de sociabilité

Mariée puis très vite veuve, Mme de Sévigné occupe successivement huit logements, essentiellement dans le Marais, qu’elle loue seule ou en colocation, sous-loue. Ce quartier est habité par des membres de sa famille et des amis, par l’ancienne noblesse et la grande bourgeoisie et également par les gens de lettres.

– Hôtel Paysant, rue des Lions 1645-1651 PLAN de 1652, 04.
Marie épouse Henri de Sévigné (1623-1651), baron de Sévigné, seigneur des Rochers. Ils louent un hôtel particulier du XVIIe siècle, 11 rue des Lions-Saint-Paul (ill. 7). C’est dans cet hôtel que naît le 10 octobre 1646 leur fille, Françoise-Marguerite.
Le couple séjourne également à Vitré aux Rochers où naît en 1648 leur fils Charles. A la suite du décès de Henri en 1651 au cours d’un duel, Marie est accueillie par Pierre de Gondi (frère du cardinal de Retz) et son épouse dans leur hôtel particulier rue d’Orléans (actuelle rue Charlot). PLAN de 1652, 05.


– Maison rue Saint-Avoye 1651-1668 PLAN de 1652, 06.
Puis elle s’installe avec sa tante Henriette de Coulanges, marquise de La Trousse, également veuve, dans une maison rue Saint-Avoye (actuelle rue du Temple) où elle y demeure 17 ans. Cependant le logement est trop petit pour accueillir sa fille nouvellement mariée au comte de Grignan.

7 – Hôtel Paysant, Paris, 2026 © RC
8 – La rue Sainte-Avoie de Paris (actuellement rue du Temple), plan de Turgot, 1739 © Wikipédia

7 –
– Hôtel rue de Thorigny 1669-1671 PLAN de 1652, 07.
Marie loue de 1669 à 1671 un vaste hôtel particulier 8 rue de Thorigny (disparu) pour accueillir sa fille Françoise-Marguerite et son gendre François Adhémar, comte de Grignan, mariés en 1669. Tous y habitent jusqu’au jour où le comte est nommé lieutenant général pour le roi au gouvernement de Provence. Il quitte seul Paris en avril 1670, puis sa femme le rejoint en Provence le 4 février 1671, après la naissance de leur premier enfant.
Différentes demeures 1671-1677
Avant de trouver l’hôtel Carnavalet, elle habite chez son cousin Philippe-Emmanuel de Coulanges rue du Parc Royal PLAN de 1652, 08 ; puis dans une maison rue de Trois pavillons (actuel 14 rue Elzévir) PLAN de 1652, 09, ensuite avec son oncle l’abbé Christophe de Coulanges rue Courteauvillain (actuel 8 rue de Montmorency) PLAN de 1652, 10.
– Hôtel Carnavalet 1677-1696 PLAN de 1652, 11.
Construit au XVIe siècle et restructuré par François Mansart en 1655, l’hôtel Carnavalet (ill. 9, 10) est loué par Mme de Sévigné à partir d’octobre 1677. Grâce aux lettres à sa fille en 1672, la distribution peut être reconstituée (ill. 11). Elle s’installe au premier étage dans un appartement à côté de celui de son fils Charles et de celui de l’abbé de Coulanges. L’appartement de sa fille et de son mari est situé au rez-de-chaussée. Ces appartements sont richement décorés comme le mentionne l’inventaire après-décès : paravents, tapisseries de soie rouge, tentures de cuir, tapis de Turquie, cabinets, bureaux, armoires, canapés, fauteuils, lits à colonnes…
« […] Dieu merci, nous avons l’hôtel de Carnavalet. C’est une affaire formidable : nous y tiendrons tous, et nous aurons le bel air […] nous aurons du moins une belle cour, un beau jardin, un beau quartier ». (Mme de Sévigné, A Mme de Grignan, A Paris, jeudi 7 octobre 1677)

9 – Gérard Westermann (d’après Jean-Baptiste Raguenet), L’Hôtel Carnavalet vers 1740, 1926 © Wikimédia ou RC
10 – Hôtel Carnavalet, cour intérieure, 2026 © RC
11 – Plan du RCH et du 1er étage occupé par la famille de Mme de Sévigné Paris (extrait du cat. Sévigné, une épistolière du Grand siècle, 2017, p.20)

Mme de Grignan, A Paris, jeudi 7 octobre 1677) 9 – Gérard Westermann (d’après Jean-Baptiste Raguenet), L’Hôtel Carnavalet vers 1740, 1926 © Wikimédia
10 – Hôtel Carnavalet, cour intérieure, 2026 © RC
11 – Plan du RCH et du 1er étage occupé par la famille de Mme de Sévigné Paris (extrait du cat. Sévigné, une épistolière du Grand siècle, 2017, p.20)

. Le temps de la sociabilité et de la civilité

Veuve à 25 ans, Mme de Sévigné découvre les bienfaits de disposer librement d’elle-même, cultive ses relations avec les milieux politiques et littéraires et veut « être de tous les plaisirs » comme l’écrit Bussy-Rabutin.
. L’attrait pour la vie mondaine et l’observation du « manège de la société »
Estimée pour sa beauté et sa conversation, Mme de Sévigné participe à la vie mondaine et fréquente les grands de ce monde : le cardinal de Retz, le Grand Condé, le surintendant Fouquet…
Elle côtoie la cour royale et est conviée aux festivités au Palais royal à Paris et dans les jardins du château de Versailles, notamment en 1664 pour Les Plaisirs de l’Isle enchantée, événement commandé par le roi Louis XIV, avec trois jours de spectacles théâtral et nautique et banquets et quatre jours de divertissements pour les courtisans sélectionnés (ill. 12, 13, 14). Tout d’abord flattée de côtoyer ce milieu, elle observe ce « manège de la société » et prend ses distances.

12, 13 – Israël Silvestre (1621–1691), « La Fête « Les Plaisirs de l’Ile Enchantée » donnée par Louis XIV à Versailles en 1664 » © Musée national du Château de Versailles / Wikipédia
14 – « Feu d’artifice du 9 mai 1664 marquant la fin des Plaisirs de l’île enchantée », Musée Lambinet, Versailles © CB

12 –
Livre : Les plaisirs de l’Isle enchantÈe en 1664
14 –

. La fréquentation des salons et des gens de lettres

Mme de Sévigné ne reçoit pas chez elle et n’a pas créé de cercles d’hôtes. Cependant appréciée pour son esprit, elle est invitée à participer aux conversations dans les « ruelles » situées dans la chambre à coucher de la maîtresse de maison qui reçoit sur son lit ou à côté, dans les salons littéraires : à la « chambre bleue » de Mme de Rambouillet ill. 15), qui souhaite débrutaliser les hommes et rendre les relations plus douces entre les hommes et les femmes ; aux samedis de Madeleine de Scudéry, autrice de Clélie et sa Carte de Tendre (ill. 16), où est lue de la poésie, sont commentées des publications et tenues des conversations galantes ; au salon de Mme de La Fayette autrice de La Princesse de Clèves. Ainsi Mme de Sévigné fait partie des « précieuses », ces femmes attachées à une nouvelle forme de culture fondée sur l’idéal de sociabilité, l’honnêteté, la civilité, l’égalité des sexes… bien loin des cercles savants et de l’Académie exclusivement masculins.

15 – Abraham Bosse (1604-1676), « Chambre bleue de la Marquise de Rambouillet » © Wikimédia
16 – 1- « Les Femmes à table en l’absence de leurs maris », après 1636, Musée national de la Renaissance – Château d’Écouen © Wikipédia
Ou 16 – 2 – Abraham Bosse (1604-1676), « Les Femmes à table en l’absence de leurs maris », vers 1636 © BNF
17 – Carte de Tendre imaginée par Madeleine de Scudéry © RC

15 – Chambre bleue
16 – 1 Bossefemmes_a_table
17 –

– Le gout du badinage et de la « conversation des absents »

Mme de Sévigné pratique quotidiennement l’art du badinage galant et commence à écrire dès 1648 à sa famille, notamment à son cousin Bussy-Rabutin et aux Coulanges, à ses relations amicales telles Ménage ou Mlle de Scudéry. S’adressant à un cercle privé, elle s’attache à la chronique de la vie mondaine et politique de son temps et aux événements, de la Fronde aux opérations militaires. Le style de ses premières lettres est convenu, celui des suivantes évolue : elle se libère des conventions épistolaires notamment après la séparation d’avec sa fille en 1671 et écrit dans un « style naturel et dérangé » laissant d’après elle « trotter les plumes comme elles veulent ». L’acte d’écrire devient déterminant dans l’organisation de sa vie ;

Plus d’un millier de lettres conservées nous invite à découvrir les lieux où l’épistolière demeure, ses itinéraires parisiens, ses descriptions et ses impressions sur son environnement quotidien, l’évolution de son parcours même si le souvenir des lieux est parfois empreint de nostalgie : « C’est un de mes maux que le souvenir que me donnent les lieux ».

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