A la croisée des mondes de l’art contemporain, de l’artisanat d’art et de la mode, le bijou ne se réduit plus aujourd’hui au paraître et à la distinction sociale. Il est au cœur d’une réflexion sur les valeurs liées à la durabilité, à la responsabilité sociale, à l’impact environnemental. Ainsi Julie Decubber questionne les codes du bijou en s’attachant aux matériaux recyclés, à la dimension narrative d’un bijou ou d’un objet tout en conciliant formes contemporaines et savoir-faire artisanal.
A l’occasion du festival LA FORME #4 à Valence (*)​​​, Julie Decubber retrace son parcours entre voyages et apprentissages, ses intentions entre attention au monde et créativité, dans cet interview réalisé dans son atelier à Mirabel-et-Blacons (26).

Auteur : Q+E

Entretien avec
Julie Decubber
(avril 2026)

Q+E – Comment est né votre intérêt pour le bijou alors que vous avez fait des études en Communications sociales appliquées ?

JD – En général pour devenir bijoutier, on se forme dans une école d’art ou de bijouterie alors que moi j’ai fait un master en communication à Bruxelles car jamais je n’aurais osé entrer dans une école d’art. Cette formation, à la fois pratique et théorique, portait sur comment s’exprimer, communiquer grâce aux différents médias : radio, vidéo, photo, graphisme… Je pensais alors devenir journaliste, documentariste… Mais après mes études, je suis partie avec mon compagnon en Amérique du sud. C’était la première fois que je me sentais libre.

Q+E – Quel est l’apport des bijoutiers rencontrés au cours de vos voyages en Amérique latine, au Maroc et en Europe ?

JD – Notre voyage en Amérique latine a duré une année ; tout d’abord j’ai redécouvert mon lien avec la nature qui m’évoquait celui de mon enfance dans un petit village belge. J’étais fascinée par la végétation, les éléments naturels et minéraux qu’on trouvait au sol, sans au départ avoir une idée de fabriquer des bijoux. Puis cela m’a paru la manière idéale de créer quelque chose qui soit modeste par la taille, minutieux, poétique et que je puisse transporter facilement en voyage, et aussi d’apprendre des techniques variées grâce à des rencontres d’artisans, notamment des bijoutiers. Ce sont souvent des nomades qui travaillent avec presque rien dans la rue. Je ne m’intéressais pas encore à la céramique mais j’étais déjà attirée par les tessons anciens ou récents trouvés par terre. Après une année à voyager à travers l’Équateur, le Pérou, la Bolivie, l’Argentine, j’ai décidé à mon retour de poursuivre mon apprentissage de la bijouterie, mais différemment, sans entrer dans une école mais à travers des rencontres comme pendant mes voyages. J’ai suivi des cours du soir en bijouterie, fait des stages chez des bijoutiers ; puis attirée par le filigrane (*)​, je suis allée au Maroc à Tiznit, ville de bijoutiers, pour me former pendant trois mois dans un atelier. Ensuite en Suisse.

Q+E – Comment avez-vous connu le maître d’art et bijoutier Gilles Jonemann ? Quel est son apport ?

JD – Je ne connaissais absolument rien du domaine du bijou en France. C’est en lisant une revue dans une auberge en Uruguay que j’ai découvert un collier en œuf d’autruche créé par Gilles Jonemann. En rentrant en France, j’ai souhaité le rencontrer, fascinée par ses créations, son parcours de bijoutier-voyageur et de pédagogue. Il m’a reçue dans son atelier à l’époque à Aix-en-Provence mais il ne prenait pas de stagiaire. Pendant trois ans je me suis formée de 2008 à 2011 en l’informant de mes expériences. Après un nouveau voyage pendant six mois en Amérique du sud, je reçois à mon retour sa proposition de formation en tant que Maître d’art. Je suis alors devenue son élève pendant trois ans près de Royan. Une semaine par mois j’étais dans son atelier ; les trois autres semaines, je développais mes propres recherches. Au-delà de la technique, il m’a appris à exprimer mes idées par le bijou et m’a encouragé à utiliser la vaisselle du quotidien et à trouver ma propre manière de créer (ill. 1, 2).

1, 2 – Atelier de Julie Decubber, 2026 © RC

Q+E – Votre approche, est-elle du côté de l’art contemporain ou de l’artisanat ?

JD – En France, la scission entre les deux est très forte contrairement à d’autres pays. Pour moi le bijou contemporain rassemble l’artisanat, l’art, l’expression, la poésie… Les bijoutiers contemporains ne créent pas pour les mêmes raisons. Avec le temps, j’ai compris que tous mes bijoux sont liés à l’intimité, à l’affect et au rapport à une chose que l’on veut conserver, transmettre, à la joie de rendre heureux. C’est pour cela que j’utilise des matériaux qui existent déjà (ill. 3, 4).
3, 4 – Différents matériaux utilisés par Julie Decubber © RC

Q+E – Vos créations sont souvent basées sur le réemploi et le recyclage de matériaux. Êtes-vous amenée à réemployer d’anciens bijoux ? Et pourquoi cette démarche ?

JD –L’or est un matériau indéfiniment recyclable sans perte de qualité mais je n’y trouve pas assez de possibilités créatives bien qu’au départ j’ai commencé à travailler le métal. Au cours de mon séjour à Potosi en Bolivie, ville d’extraction d’argent et d’or, j’ai été heurtée par l’exploitation dans les mines et les décès quotidiens. Je ne peux pas baser ma profession sur ces matériaux et ces pratiques extractives inhumaines. Il existe d’autres alternatives et j’ai besoin de couleurs, de motifs.
Je pars de formes existantes : assiettes, porte-couteaux, fèves en porcelaine comme cette collection de fèves en forme de chat ou de lune envoyée par une collectionneuse que je transforme en collier (ill. 5, 6). J’ai des assiettes entières ou fêlées trouvées chez Emmaüs ou dans des brocantes, et des fragments que je classe par couleur dans des caisses. Je peux venir y puiser indéfiniment (ill. 7, 8).

5 – Fèves de lunes © RC
6 – Collier chats © Julie Decubber
7 – Fragments de vaisselles © RC
8 – Fragments roses © Julie Decubber

Mes créations sont aussi des rencontres avec différentes cultures comme les vases « Capas » (strates en espagnol) qui accolent sans hiérarchie de la vaisselle de Limoges, de la faïence standard, des éléments provenant du Portugal ou de Delft (ill. 9, 10). Par leur éclectisme, ces vases sont associés par des personnes à Mary Poppins et Alice au pays des merveilles…

9, 10 – Vases Capas © Julie Decubber

Q+E – Vous travaillez par thématique ; quelles sont celles que vous avez développées et celles en cours ?

JD – Je développe parallèlement plusieurs thèmes comme celui des chantiers sur lesquels on trouve beaucoup de tessons de céramique, un matériau éternel. Grâce à une découpe au jet d’eau mise au point au Fablab du Cheylard, je peux réaliser une pièce délicate à partir de gravats de chantier, tel celui situé à Crest (ill. 11).
11 – Chantier à Crest et tessons récupérés © Julie Decubber

Pendant la période de la COVID, j’ai pu exceptionnellement me concentrer sur un thème et sur le projet « Tessons exquis ». Il rassemble tout ce que j’aime : l’éclectisme de la céramique, le bijou-récit. Mon parcours m’a amenée à côtoyer des céramistes et à aller dans leur atelier où j’observais la présence de nombreux débris et déchets. Afin de rendre compte de cette démarche de conservation et de création, j’ai demandé à quinze céramistes de me confier leurs rebuts (ill. 12) et j’ai créé un bijou représentant ma vision de chacune d’entre elles. Telle Héloise Bariol, une potière, qui comme une peintre fait des lâchés de couleur sur ses pots. J’ai alors réalisé un bijou représentant sa palette de couleur (ill. 13) et l’ai accompagné d’un travail documentaire.

12 – Tessons des 15 céramistes © Julie Decubber
13 – Collier à partir de tessons d’Héloise Bariol © RC

Q+E – Quelles sont vos intentions quand vous créez un bijou documentaire ?

JD –C’est d’évoquer un sujet dans toute sa diversité de manière subjective. Dans le projet « Tessons exquis », je me suis déplacée dans les ateliers en France, j’ai pris des photos, réalisé des interviews et une création sonore avec une amie documentariste, Laure-Anne Bomati, afin de dévoiler la diversité des démarches alors que chacune utilise le même matériau, la céramique. Mon intérêt était aussi de retravailler sur l’œuvre d’une personne, d’où le nom de « Tessons exquis » comme cadavre-exquis. C’est aussi pour moi une forme documentaire, le récit d’une vie, d’un parcours, l’expression de points de vue…. Ce projet a été présenté au Musée des Arts Décoratifs de Paris (2020-2021) au sein de l’exposition « Collect/Connect. Bijoux Contemporains », puis au centre Keramis à la Louvière en Belgique (2023-2024) et enfin à Limoges au musée Adrien Dubouché (2025-2026).
Je continue ce projet et pour l’exposition de LA FORME à Valence, je vais travailler à partir de tessons de Julien Benayoun, designer et co-fondateur de Bold-design.
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Q+E – Dans son ouvrage Les lieux du savoir, l’historien et anthropologue Christian Jacob critique l’opposition entre théorie et pratique, art et artisanat, idée et matière, et montre l’influence du lieu, de l’atelier, sur la manière de penser et de créer. Qu’en pensez-vous ? Et comment votre atelier est-il organisé ?

J D –Avoir un atelier, un espace où penser et faire est important. C’est en faisant qu’il se passe quelque chose d’inattendu que je n’ai pas maîtrisé. L’expérimentation, l’intuition sont primordiales. Et être à l’écoute des opportunités comme par exemple se saisir de la fracture involontaire d’une pièce pour créer une nouvelle pièce.
Mes outils et mes méthodes de fabrication sont proches de ceux du lapidaire, du dentiste, du céramiste, du bijoutier mais aussi du plasticien. J’ai plusieurs postes de travail organisés en fonction des différentes opérations. Une cabochoneuse sert à tailler et polir des pierres sous un filet d’eau (ill. 14).
Cet établi classique de bijoutier (ill. 15) permet d’être très proche de la matière à travailler ; la poche sert à recueillir les débris de matières. Et enfin pour travailler des matériaux durs comme la pierre, la céramique ou le verre, j’ai aménagé un système de goutte à goutte et avec une pièce à main de bijouterie qui permet d’opérer sous l’eau avec précision (ill. 16, 17).

Q+E – Comment vous définissez-vous : bijoutière, artiste ?

JD – En France le bijou est connoté formellement et administrativement « accessoire de mode » et comme bijoutière je n’avais pas pu intégrer la Maison des artistes. Depuis le projet « Tessons exquis », j’ai été acceptée car je déclare des droits d’auteur. La difficulté vient d’une étroitesse d’esprit et d’un système figé. Un nom, on le change alors que les esprits et les cases restent imperméables. Il me semble intéressants les termes de « bijou d’auteur » comme les films d’auteur, de créatrice de bijoux ou encore de bijoutière.

Q+E – Vous participez à LA FORME à Valence dans le cadre du festival « France Design Week » 2026 autour de la thématique « D comme Design, D comme Défi » qui interroge le rôle du design face aux grands enjeux contemporains. Quels sont vos propres défis ?

JD – Tout d’abord, le défi de faire comprendre que le bijou contemporain n’est pas simplement du côté de la beauté et du paraître ; il peut être un moyen d’expression à part entière, artistique. Puis c’est aussi de faire prendre conscience de notre environnement et de la possibilité de transformer des matériaux préexistants, d’utiliser des matériaux non conventionnels pour des raisons pas seulement écologiques mais de bon sens. Enfin un défi de sensibilisation, d’éducation à travers les ateliers pour des enfants et adultes, les workshops pour éveiller à la poésie, l’expression de soi et l’expérimentation, des approches qui vont au-delà du bijou.

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