Créé par Charlotte Gauvin et Matthieu Meyer en 2013, Système Sensible se singularise par sa double compétence dans le domaine du graphisme en associant conception et fabrication, imaginaire et savoir-faire ; ce studio de design graphique et cet atelier d’impression en risographie sont implantés sur l’écosite d’Eurre (26). Inlassablement en mouvement, tous deux sont en quête d’expérimentations typographiques et visuelles, de recherches plastiques et techniques grâce à l’impression en risographie, tout en se questionnant sur le sens du design comme le relatent les deux graphistes associés au festival LA FORME # 4 à Valence (*)​​ et interviewés dans leur studio-atelier (ill. 1).

Auteur : Q+E

Entretien avec
Charlotte Gauvin
et Matthieu Meyer
(avril 2026)

Q+E – Votre studio-atelier se nomme Système Sensible ; d’où vient ce choix ?

Sys S – Nous souhaitions trouver un nom d’atelier après la conception graphique de la revue Graphisme en France 2014 que nous avions signé avec nos noms. A la suite de réflexions sur notre pratique, ce nom s’est imposé : le graphisme ce sont des choix, la mise en place de systèmes qui font appel à la sensibilité d’où le nom Système Sensible.

1 – Studio-atelier de Système sensible © RC

Q+E – Quels sont vos domaines d’intervention ?

Sys S – Cela va de la commande privée pour des entreprises au secteur public pour des institutions culturelles, patrimoniales… Nos interventions portent sur des supports aussi bien de communication (affiche, flyer, dépliant, webdesign…), de médiation (dossier pédagogique, fiche…) ou d’édition (revue, livre…) que de produit (packaging).

Q+E – A propos de la commande du musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne, quelle a été votre démarche ?

Sys S – La commande initiale définie par le service des publics du musée portait sur les outils de médiation, la mise en place de la maquette d’une revue et la réalisation du premier numéro, la maquette d’un poster-jeux, d’un dossier pédagogique et des trois premières fiches pédagogiques correspondant à l’exposition en cours, et leur fabrication en risographie. Parmi les objectifs et enjeux de la consultation, il était souhaité de redonner une place au design graphique comme espace de création et de recherche et de développer un système adoptant de nouveaux axes narratifs forts tout en faisant référence à l’identité générale du MAMC+.
Pour la revue, à partir du chemin de fer (*)​ fourni par l’équipe du musée, nous avons proposé d’ajouter des pages de partie qui soulignent la dimension narrative propre à chaque numéro. Chacun développe un sujet particulier en lien avec le musée ou une exposition (la répétition, le verre, la trace), le premier étant consacré à la réouverture du musée avec la présentation du chantier. Au départ, la revue était sous-titrée « la revue du MAMC+ pour les 7-12 ans » ; vu l’intérêt des adultes, elle est désormais sous-titrée « la revue du MAMC+ pour tous les publics » à partir du numéro 4. Pour le numéro sur la répétition, nous avons proposé la réalisation d’une couverture unique en décalant l’impression de chacune des deux couleurs du visuel d’un dixième de millimètre dans des sens opposés via les touches d’ajustement du repérage du risographe. (ill. 2, 3, 4).

2, 3 – Revues du MAMC+ © RC
3
4 – Revue du MAMC+ « La répétition » © RC
Notre démarche est de proposer un système graphique qui se décline pour faire collection. Le dossier pédagogique à destination des enseignants est conçu pour qu’ils fassent eux-mêmes la médiation auprès de leurs élèves. Les fiches pédagogiques, support de quatre pages, sont plutôt axées sur un artiste ou une œuvre (ill. 5).
5 – Dossier pédagogique et fiches © RC

Pour les poster-jeux (ill. 6, 7), nous avons mis en place un principe visuel avec lequel nous jouons. Dans le cas de l’artiste Stella, nous avons respecté l’ordre du parcours.
Notre proposition se distingue notamment par une frise chronologique (ill. 8) à l’échelle « réelle » présentant sur une double page l’histoire de la création du musée et la chronologie des acquisitions des œuvres.

6, 7 – Poster-jeux © RC
7 – à recadrer
8 – Frise chronologique © RC

La force de notre proposition était aussi de répondre à une double demande : concevoir et imprimer en étant un interlocuteur unique alors que les autres équipes regroupaient une agence de graphisme et un imprimeur indépendant. Il a fallu deux mois pour penser l’identité visuelle de tous les supports et les imprimer.

Q+E – Votre studio associe conception graphique et impression en risographie. N’est-ce pas un positionnement original ?

Sys S –Contrairement à une pratique assez répandue, nous refusons de dissocier les clients privés des clients culturels, de séparer la conception graphique de l’impression et de la fabrication. En fait ces associations marquent notre singularité ; c’est ce qui a conduit le musée de Saint-Etienne à nous consulter et choisir car il souhaitait expérimenter l’impression en riso et les tons directs.

Q+E – Quelles sont les particularités du mode d’impression en risographie et d’où vient-cette technique ?

Sys S – C’est une technique d’impression qui vient du Japon (*)​​ ; le terme ne vient pas du riz mais de « idéal ». Les encres sont fabriquées à partir du son de riz, enveloppe extérieure des grains. L’impression se fait à partir d’un pochoir enroulé autour d’un tambour chargé d’encre. C’est le principe du duplicopieur.
Par exemple, pour la revue du musée, nous réalisons des plans d’impression (ill.10) et nous créons des fichiers numériques en niveaux de gris qu’on envoie à l’imprimante. Nos machines impriment en bichromie et permettent d’imprimer deux couleurs en même temps à partir de tambour contenant chacun une couleur. L’impression d’une seule revue demande 40 passages machine pour un résultat avec des pages en bichromie, en trichromie et en quadrichromie.

9 – Plan d’impression © RC

Nous avons actuellement 17 couleurs (ill. 10, 11) dont certaines sont mixées par nous-même à l’issue de nos propres expérimentations. Dans le cadre d’une résidence à la galerie Surface à Saint-Etienne, nous avons mené des recherches sur les mélanges d’encres en risographie en faisant des tests et essayé des échantillons de papiers envoyés par le papetier italien Fredigoni. Ensuite une exposition « Print Test » à la galerie a permis de présenter notre travail.

10, 11 – Imprimante risographie et différentes couleurs © RC
11 –

En fait la risographie est une technique semi-artisanale ; elle associe automatisme et travail manuel de l’ordre des mains, des yeux… L’intérêt de cette technique d’impression est la trame aléatoire (trame stochastique) où les points ont la même taille mais leur répartition varie sur la surface, ce qui donne un rendu très particulier aux images. Et c’est un moyen d’obtenir des tons directs (ill. 12, 13).

12, 13 – Recherches de couleurs et de tons directs © RC
13 – couleur

Q+E – Comment avez-vous découvert cette technique d’impression ?

Sys S – Nous l’avons découverte avec des amis à l’ESAD de Valence et expérimentée au cours du Festival « Désert numérique » à Saint-Nazaire-le-Désert (Drôme) avec les étudiants qui réalisaient le journal du Festival chaque jour, l’imprimaient sur une machine riso et le diffusaient le soir.
Avant d’acquérir deux imprimantes riso, nous avons récupéré une vieille imprimante riso A4 qui possède quatre tambours mais n’est pas reliée à un ordinateur : tout se fait par découpage/collage. A la base l’imprimante riso était utilisée par des structures pour éviter de s’adresser à un imprimeur et être autonome, puis elle a été utilisée par des artistes pour ses capacités d’impression en tons directs de manière économique. Cette imprimante nous sert essentiellement pour les workshops.
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Q+E –  Vous développez également des ateliers, des workshops pour différents publics ; quelle est votre démarche et que vous permettent-ils ?

Sys S – Parallèlement à la création graphique, la pédagogie et la transmission font partie de nos préoccupations. Dans le cadre du workshop au centre d’art La Halle de Pont-en-Royans, nous avons proposé un « atelier éditorial » où l’on met à la disposition du public des formes à découper d’après un corpus d’images en lien avec l’eau, les minéraux…, différents types de trames et du texte. Les personnes font un travail de découpage/collage. Notre rôle est de mettre en place un objet éditorial et un type d’esthétique ; les personnes se l’approprient et jouent avec, puis leurs travaux sont imprimés sur place avec notre propre machine que nous avons transportée (ill. 14, 15).
Ces workshops nous permettent de sortir des contraintes de la commande grâce à la mise en place d’un design plus expérimental, et de partager notre intérêt en faisant pratiquer différents publics.
A ECLAIRCIR
14, 15 – Edition dans le cadre d’un workshop à la Halle de Pont-en-Royans © RC
15 –

Q+E – Quel est votre positionnement en tant que professionnels ?

Sys S – Nous sommes assez discrets et plutôt acharnés au travail. Nous aimons beaucoup la figure du graphiste et enseignant hollandais Karel Martens qui se définit à la marge, loin de la vie de la capitale, et qui a notamment mis en place la revue d’architecture OASE.On cherche à hybrider un travail de création et un travail de commande comme l’ESAD nous l’apprenait en nous encourageant à construire notre propre pratique. Dans le design graphique, il y a d’une part l’école de la séduction à la recherche de la belle forme pour mieux vendre et plus consommer comme l’a développée le designer industriel Raymond Loewy, et d’autre part la voie programmatique qui réfléchit sur le design critique ou « critical design » (*), notamment sur la place des progrès technologiques et sur le sens du design dans la vie quotidienne et dans notre société. L’idée pour nous, c’est de proposer des formes qui soit à la fois belles et pertinentes.
(*) né dans les années 1990 au Royaume-Uni

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