Installé dans le centre ancien de Saint-Paul-Trois-Châteaux, Angle art contemporain expérimente, partage, expose des artistes depuis 1983. Sa spécificité réside dans son fonctionnement associatif et sa programmation réalisés essentiellement par des artistes impliqués dans la vie culturelle de la plaine rhodanienne. Après une co-direction avec Danièle Orcier depuis les années 2000, Didier Tallagrand, président depuis 2010, présente les orientations artistiques d’Angle, sa conception d’une programmation et de l’artiste où la question du sensible, le cheminement de pensée, le tissage des idées, des images… sont au cœur de ses préoccupations.

Q+E : Vous êtes artiste, enseignant à l’École d’art d’Annecy et président d’Angle. Quelles étaient vos motivations pour prendre cette responsabilité associative et comment définiriez-vous les orientations de la programmation ?

DT –Angle me semblait une aventure à continuer et il était vital que ce type d’espace de présentations d’artistes à cette échelle-là puisse exister. Nous n’avons pas de ligne définie précisément, c’est uniquement un système d’articulation : on expose Roland Cognet et ensuite on présentera un collectif de jeunes artistes qui travaillent très différemment, qui seront en résidence pas très loin et qui investiront l’espace à leur manière. C’est comme un point avec un artiste sculpteur et un contrepoint avec des jeunes qui explosent actuellement.

On ne conçoit pas une programmation orientée sur tel ou tel sujet mais on construit un cheminement de pensée par rapport aux formes qui nous excitent et qui j’espère en excite d’autres. Nous ne sommes pas des acteurs culturels, directeurs de centre d’art ou autres professionnels de la culture. Nous sommes que des artistes qui ont essentiellement un cursus artistique, leur propre champ d’expériences, de cooptations – en résonance avec ma définition de l’artiste qui tend vers la résistance.

Didier Tallagrand, exposition Archives actives, 2012-13. © Angle art contemporain
Danièle Orcier, exposition Archives actives, 2012-13. © Angle art contemporain

Q+E : Pourtant, la programmation des artistes exposés ne témoigne-t-elle pas d’une certaine homogénéité spécifique à Angle ?

DT –Sans doute il y a une homogénéité parce que je conçois la programmation avec un jeune artiste, Pablo Garcia, qui s’est investi ici par amitié. On vise la même catégorie d’artistes qui n’ont pas encore de reconnaissance nationale – bien qu’on ait exposé Buren – , qui sont plutôt émergents tout en ayant une œuvre dense. La cohérence de la programmation réside dans la qualité des artistes exposés.

Q+E : Comment définiriez-vous la qualité d’un artiste ?

DT –C’est difficile de définir ce qu’est la qualité. Là je prends ma casquette d’enseignant. On sent – et j’insiste sur ce mot – une maturité dans les travaux élaborés par des artistes. Je ne la définirais pas par une valeur ou un niveau mais plutôt en fonction d’une sensibilité, d’une continuité, d’une énergie, d’une maturité.

On peut faire des choix qui s’avèrent décevant quand un artiste n’a pas pleinement saisi l’occasion de présenter son travail dans l’espace d’exposition d’Angle. Les jeunes artistes à qui on propose une exposition peuvent parfois nous prendre à la légère. Mais quand ils arrivent ici, ils se rendent compte de l’espace et des enjeux.

La difficulté de ce lieu – malgré une quarantaine d’années d’existence – est qu’il n’a pas une notoriété éclatante ; il ne s’affiche pas sur tous les réseaux sociaux, les magazines … il a peu de presse en dehors de la presse locale. Mais on constate qu’il s’infiltre dans l’environnement artistique régional et national. Par exemple, Roland Cognet, exposé actuellement à Angle, ne connaissait pas le lieu, mais dès qu’il a annoncé qu’il allait y réaliser une exposition, tout le monde autour de lui a affirmé le connaître. Il existe bien une reconnaissance tacite de la communauté artistique de ce lieu sans être frappante.

Adrianna Wallis, exposition Rare et magnifique, 2014. © Angle art contemporain

Q+E : Quel est votre rôle dans la mise en œuvre d’une exposition ?

DT –A Angle, nous installons nous-même ; nous ne sommes pas des commissaires d’exposition, c’est important de le souligner. Nous donnons la possibilité aux artistes de travailler en les finançant et en même temps en espérant qu’ils trouvent dans cette confrontation avec l’espace quelque chose qui va énergiser leur travail. Tous créent une, deux, trois, quatre pièces spécialement pour l’espace qu’ils n’avaient pas eu l’occasion de réaliser, parce qu’ils étaient invités dans un lieu d’exposition soit trop important, soit trop exigu. Je retrouve ici ma casquette d’enseignant : c’est très excitant de chercher à stimuler le travail d’un artiste afin qu’il puisse éprouver quelque chose qui le dépasse. Ainsi Roland Cognet a réalisé dans son exposition à Angle une confrontation inattendue entre ses sculptures monumentales, ses petits paysages rêvés et ses peintures.

D’ailleurs on va s’orienter vers une démarche plus radicale, plus formaliste. Chaque fois qu’on expose des artistes, ils ont toujours eu envie de coopter les murs de la galerie qui sont très attrayants depuis qu’ils ont été refaits. On va dorénavant leur demander d’intervenir sur les murs comme un exercice de fresque ou un dessin à grande échelle.

On a programmé l’été prochain le sculpteur Laurent Le Deunff. Quand il est venu voir le lieu, il a eu envie d’intervenir sur les murs, ce qu’il n’avait jamais fait. Pour lui, ce sera vraiment une nouvelle expérience dans son parcours qui est déjà bien conséquent.

Roland Cognet, exposition Un étonnant souvenir. © Angle art contemporain, 2021.

Q+E : Quelles formes d’aide apportez-vous aux artistes ?

DT –On a un contrat qu’on applique à tous les artistes : ils reçoivent des honoraires et un budget de production qui reste à notre échelle modeste car on fonctionne avec qu’une secrétaire et 36 000 euros de subventions en moyenne par an. Nous sommes aidés selon les projets par la Région et la Direction Régionale des Affaires Culturelles Auvergne-Rhône-Alpes, le Département de la Drôme et la Ville de Saint-Paul-Trois-Châteaux. On gère au mieux ce budget tout en donnant les moyens aux artistes de produire.

Q+E : Travaillez-vous avec des commissaires d’exposition ?

DT –Oui nous faisons certains projets, comme par exemple au printemps dernier, nous avons donné une carte blanche à l’historienne d’art Christine Blanchet. Et cet automne, nous proposons à « Échangeur 22 », résidence privée d’artistes située à Saint-Laurent-les-Arbres d’intervenir. C’est une architecte qui depuis plusieurs années accueille chez elle des artistes de différentes nationalités avec ses propres fonds. Marie-Cécile Conilh de Bessac assurera le commissariat de l’exposition Intervalle.s composée de trois collectifs : Le Houloc, Pamela & Acte.

Il est vrai que les jeunes artistes, qui ont tous fait des écoles d’art et à qui on a enseigné qu’une exposition ne peut se faire qu’avec un commissaire d’exposition, pensent que le binôme commissaire-artiste est indispensable. Je n’en suis pas convaincu, il peut y avoir des effets négatifs. C’est un jeu subtil de rencontre et de partage, de dialogue.

Invitation exposition Intervalle.s, 6/11/2021 – 15/01/2022

Q+E : L’apport du commissaire d’exposition, ne permet-il pas de formuler des idées que l’artiste n’arrive pas toujours à exprimer ?

DT –Peut-être selon l’équipage. Mais ce n’est pas nécessairement l’écrit qui doit décrypter l’œuvre. Si l’apprentissage dans un parcours d’éducation avait été fait correctement, on n’aurait pas besoin de ça. Le public français est parmi les publics européens le plus réfractaire aux formes sensibles et plastiques, et il a besoin de cette forme théorique pour comprendre. Si on voyage en Europe, on note qu’il y a bien des commissaires d’exposition mais ils font un autre travail ; il s’agit plutôt d’un travail de complicité, d’articulation et les uns ne sont pas les employés des autres. Beaucoup d’expositions m’agacent quand une parole plus forte écrase l’œuvre. Certaines œuvres ont une difficulté d’approche mais ce serait plus intéressant que l’artiste travaille alors avec un écrivain, un philosophe, etc. Ça me semble plus juste plutôt qu’avec un commissaire d’exposition qui jongle avec un métalangage crypto-art contemporain – que nous artistes, on décrypte tout de suite…

Exposition Jachère, une proposition d’Hubert Marcelly, 2013

Q+E : La question du territoire, a-t-elle une place particulière dans vos projets ?

DT – Angle participe au projet « Détours » avec la Maison de la Tour qui porte sur la question du territoire et de la déterritorialisation ; mais je préfère le mot terrain à territoire qui n’a aujourd’hui qu’une définition administrative et plus du tout géographique. Quand l’idée nous est venue de travailler avec « Échangeur 22 » situé à 15 km d’ici mais dans le Gard, il s’est posé la question du territoire et de ses limites. Notre terrain est avant tout la plaine rhodanienne et pas seulement la Drôme. Je ne peux pas parler de territoire car nous sommes à la lisière de trois régions et de quatre départements… Je peux parler de terrain géographique et éprouver des terrains ʺmatériologiquesʺ, des terrains de pensées, d’images, d’espaces, etc.

La question du terrain me passionne particulièrement en tant que chercheur. Je participe à des équipes de recherche et on va partir ensemble sur le terrain suite à un appel à projet lancé par le ministère de la Culture sur les territoires qui vont être immergés, notamment le delta du Mississipi. Cette activité s’incruste dans celle de mon enseignement à l’École d’art d’Annecy où j’ai créé un Master nommé « Terrain » dont l’objectif est d’amener les étudiants à travailler sur cette question. Naturellement on s’est rapproché de chercheurs en sciences dures et en sciences humaines pour travailler ensemble.

Pablo Garcia, exposition Demain c’est loin, 2015. © Pablo Garcia – Angle art contemporain

Q+E : Existent-ils des croisements entre vos recherches personnelles et les orientations artistiques d’Angle ?

DT –C’est difficile de répondre mais peut-être que la proposition de prendre en compte les murs de la galerie manifeste l’envie de sortir d’un espace clos ; comme le projet Détours qui va se passer dans un camping dans lequel on va éprouver avec une quarantaine d’artistes ce qu’est ce type de lieu pendant quatre jours. Le rapprochement avec la Maison de la Tour de Valaurie avec qui s’est établie une réelle complémentarité, les associations avec d’autres partenaires offrent des expériences qui sont différentes de celles d’un espace d’exposition, d’une monstration pure. La résidence mission avec Linda Sanchez et Baptiste Croze s’inscrit aussi dans cette ouverture et ce questionnement sur le terrain : comment des artistes peuvent tisser des choses à hauteur d’homme sans que ce soit des œuvres parachutées dans différents lieux et sans reproduire le schéma de l’espace d’exposition ? Comment peut-on faire émerger de l’art avec des artistes et des gens dans un endroit où il y a des gens mais pas d’art ?

Il est certain que c’est plus difficile et plus long ; les formes qui apparaissent ne sont pas évidentes mais elles sont au travail ! C’est complètement différent de la démarche d’un commissaire d’exposition qui dit à l’artiste ce qu’il doit faire.

Q+E : Quelle est votre approche des publics et de la médiation ?

DT – La commande de la résidence mission était au départ de s’adresser aux publics éloignés, et de faire de la médiation auprès des écoles et des EHPAD des petits villages. Je pense que la médiation ne peut être réduite à ces seuls publics et qu’il est nécessaire de réenvisager notre conception de la médiation et du travail avec les publics. On a reformulé le projet afin d’avoir une approche plus novatrice de la médiation. Ainsi Linda Sanchez et Baptiste Croze ont dans le cadre de cette résidence investi le musée de la Mémoire agricole à Montjoyer ; ils travaillent actuellement avec les personnes de l’association et au fur et à mesure de leurs rencontres, ils proposent des formes qui sont initiées à partir du contenu de la muséographie. Leur approche a été l’occasion de la venue d’une école et là s’est opérée une forme de tissage intéressante.

J’ai beaucoup fait de médiation, notamment à Annecy dans le cadre de classes à Projet Culturel et Artistique et j’ai pu constater qu’un projet où l’enseignant a coché la case « intervention d’artiste » peut s’avérer très décevant. L’immersion avec un artiste, c’est formidable mais il faut la préparer et j’ai vu beaucoup de projets avec de jeunes artistes mal se passer car pas assez préparés avec les enseignants. Pourtant je pense que les écoles doivent sortir de leur espace ʺjulesferryenʺ, que l’Administration doit évoluer et sortir de cette idée que l’artiste peut tout résoudre.

Projet pédagogique « Le Je(u) et l’autre » avec Pablo Garcia et le collège Jean Perrin de Saint-Paul-Trois-Châteaux, 2015-16. © Angle art contemporain

Q+E : La question du sensible est au cœur de vos préoccupations, d’où vient cet intérêt ?

DT –Dans le cadre de mon activité de recherche, j’ai codirigé avec Jean-Paul Thibaud et Nicolas Tixier un colloque à Cerisy en 2018 sur les usages des ambiances et des atmosphères sensibles réunissant le monde de l’art et celui des sciences sociales. Pendant quatre jours, 90 personnes ont éprouvé ensemble le sensible. On travaille sur la même chose : le sensible, les uns avec une certaine méthodologie, les autres avec des approches différentes. Mais tous ont senti que cet espace du sensible est un espace partagé, un espace qui nous préoccupe tous mais que nous abordons avec des moyens différents. On vient de sortir les actes du colloque « Les usages des ambiances. Une épreuve sensible des situations » (Ed. Hermann). C’est une expérience qui m’a beaucoup grandi en tant qu’artiste, qui ruisselle sur toutes mes activités.

Entrevue réalisée le 14 septembre 2021, Saint-Paul-Trois-Châteaux

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