Entre documentaire et fiction, archive et mise en scène, récit de soi et témoignage, l’œuvre de Laura Ben Hayoun-Stépanian interroge à la fois le vécu individuel et l’histoire collective, à travers des enquêtes grâce à sa double formation anthropologique et artistique. « Sans hiérarchiser le faire et le concept » (*)​​, elle fait dialoguer des pratiques artistiques et des récits de l’histoire familiale et sociale tout en diversifiant ses approches et registres comme l’exposition au Centre du patrimoine arménien (CPA) à Valence en témoignait en 2025 (*)​ avec l’installation de photographies, textes affichés, vidéos, t-shirts imprimés, tissages …
Quel est le parcours de cette plasticienne qui a été lauréate du Soutien à la photographie documentaire du CNAP, quelles sont ses intentions ? Telles sont les questions abordées dans cet entretien.

Auteur : Q+E

Entretien avec
Laura Ben Hayoun-Stépanian
(avril 2026)

Q+E – Avant de présenter l’exposition « Apprends-moi à coudre/scier » au CPA, quel est votre parcours et quelle est l’origine de votre intérêt pour l’histoire familiale et de votre démarche consistant à la mettre en récit, à la relire et à « s’y relier » ?

L B H S – Je dois avant tout revenir sur mon parcours ; j’ai fait des études en philosophie et en anthropologie puis terminé par un master en réalisation documentaire. J’ai ensuite travaillé dans le monde de la vidéo, du cinéma et de l’associatif pendant une dizaine d’années, notamment dans le secteur de l’éducation à l’image. A mes trente ans, je me suis autorisée à reprendre des études en intégrant le master de photographie à Paris VIII ouvert à des personnes qui n’avaient pas fait d’école spécifique de photographie, et axé sur recherche et pratique. J’avais deux années devant moi pour conduire un travail personnel et je me suis posée la question : de quoi vas-tu parlé ? En premier, m’est apparu le travail autour de ma famille d’origine arménienne que je rêvais de faire, mais cela m’a semblé trop simple contrairement à l’histoire de mon père en Algérie, notamment son départ d’Algérie, la guerre d’Indépendance…J’étais encadrée par un professeur, Arno Gisinger, dont les recherches portent sur l’histoire, sur comment est montrée l’histoire quand il n’y a pas de trace. Il m’a encouragé à faire ce travail sur mon père qui a duré deux ans et il a fallu trois ans pour réaliser l’édition « A la moindre étincelle, c’était l’explosion ».
Exposition « A la moindre étincelle, c’était l’explosion », CPA, Valence, 2022
2 – Sans titre, Valence, 2016

Q+E – Aviez-vous dès le départ le projet de créer cette édition, comment s’est-elle réalisée et quel écho a-t-elle eu dans le monde de l’art ?

L B H S – Non ! Au départ, ma question était comment donner une image à cette histoire qu’on ne raconte pas, dont il n’existe pas d’images dans les archives départementales et nationales. Je n’arrivais pas à reconstituer cette histoire. Aidée par ce séminaire de recherches, je me suis lancée dans ce projet en essayant de mêler ma petite histoire à la « grande », de la raconter de manière chaotique mais cela a produit le travail « A la moindre étincelle, c’était l’explosion ». Je suis partie des images glanées sur Internet et de celles de photographes français de l’époque (Raymond Depardon, Marc Garanger…) puis j’ai fait rejouer ces scènes à ma sœur et à mon père ainsi qu’à moi-même. J’ai fantasmé sur ce que pouvaient avoir été ce territoire que je ne connaissais pas et cette guerre d’indépendance, mais aussi sur ce que le système colonial avait fait aux corps et aux pensées de ma famille en particulier.

Sortie de ma formation, j’ai pu rapidement exposée à Nice ; c’est à partir de cette exposition que j’ai eu la proposition de faire un livre par deux photographes, Laura Lafon et Esteban Gonzalez. Grâce au prix gagné de la ville de Vence dans le cadre du festival « L‘image satellite », j’ai pu les rejoindre en 2016 en Sicile où ils étaient en résidence et on a commencé à faire la maquette, avec l’intuition qu’en photographie contemporaine ce mélange de vidéos, de photos, de thématiques très fortes comme la colonisation était nouveau. Mais la maquette a été rejetée par tous les lieux en France où je l’avais envoyée ; je l’ai ensuite traduite en anglais et l’ai envoyée au centre d’art C /O Berlin, elle a été sélectionnée et parmi le comité de sélection se trouvait le directeur de la photographie du Centre Georges Pompidou, Florian Ebner, qui a beaucoup soutenu ce projet. Cependant comme la publication ne se concrétisait pas, on l’a donc auto-éditée, grâce au soutien de ma mère, en 150 exemplaires fin 2020 avec le graphiste qui montait sa propre structure d’édition (EPG). Depuis, elle a été commandée par des médiathèques, des Ecoles d’art, des FRAC, des librairies…

3, 4 – « A la moindre étincelle, c’était l’explosion », édition, 2020

Q+E – Les photographies de ce projet, ont-elles fait l’objet d’expositions en France ?

L B H S – J’ai surtout présenté ces photos à l’étranger, en Espagne, aux Pays-Bas, en Suisse… Un jour j’aimerais pouvoir montrer ce travail comme il devrait être produit. Mais c’est un travail qui reste problématique à montrer en France aujourd’hui, notamment dans les grandes structures qui considèrent que c’est trop politique. Les prises de risque se font plus facilement dans les petits lieux que dans les structures plus importantes même si elles approuvent la démarche.

Q+E – Vous avez commencé à explorer l’histoire de votre famille du côté de votre père avec l’intention comme vous l’écrivez dans la publication d’« entamer une discussion silencieuse avec ma famille, par l’image et le jeu de la mise en scène ». Après ce travail, avez-vous enchaîné tout de suite sur l’histoire de votre mère d’origine arménienne ?

L B H S – Ce n’est pas aussi linéaire. Parallèlement je faisais un autre travail dans un centre de jeunes mineurs non accompagnés et de jeunes français retirés de leur famille, situé dans un lieu isolé dans les Hautes-Alpes. J’ai commencé un travail avec eux et réalisé le film « A la palme et à l’empan ». Il est tourné dans la forêt du centre où les jeunes vivent et où l’on construit ensemble une cabane. Je les filme avec mon amie Fiona Braillon qui m’aide à la technique car on filme avec une caméra super 16 mm. Ensuite je leur ai montré les bobines qu’ils ont gravé comme s’ils gravaient les murs ou le sol d’une cabane.
Avec ce deuxième projet, j’ai commencé à m’interroger sur ce que je recherchais en faisant de la photo, à comprendre ma démarche autour de la famille et de la violence, pas seulement intrafamiliale, mais de la violence du monde sur cette petite cellule qu’est la famille, et à se questionner sur comment peut-on en donner une image.
Venant d’études d’anthropologie, j’ai été marquée par ce qui change quand quelqu’un filme ou photographie comme dans les œuvres de Jean Rouch : face à lui et à sa caméra, quelque chose se déclenche. D’où ma propre interrogation en tant que femme avec un appareil photo : qu’est-ce que je peux créer comme situation qui va déclencher des images ?
Comme mon père ne voulait pas parler, j’ai vu qu’en venant avec un appareil photo – c’est d’ailleurs lui qui m’a appris la technique – il a bien voulu jouer comme les jeunes l’ont fait avec la construction de la cabane malgré leur situation difficile.
J’ai commencé à mettre des mots sur ce travail et à comprendre qu’il se composait de formes morcelées entre la vidéo, la photo et l’installation.
« À la palme et à l’empan », 2007-2013
Après cette phase, j’ai commencé à réfléchir sur l’usine « Modern’ Tricot » sans tomber dans une fascination de l’histoire du génocide et de l’exil ; j’avais peur d’en donner une vision simplificatrice. J’ai compris qu’il y avait plusieurs facettes dont une : pourquoi notre famille ne connait pas l’Arménie ? Grâce au soutien du Centre du patrimoine arménien intéressé par les questions sur les relations entre diaspora et Arménie contemporaine, j’ai pu aller la première fois en Arménie en 2018. Ensuite j’ai présenté un projet au Centre national des Arts plastiques et j’ai obtenu le soutien à la photo documentaire contemporaine, dispositif qui permet de financer un voyage à l’étranger et un temps de recherche.

Q+E – Avant l’exposition au CPA, vous exposez à la médiathèque Latour-Maubourg à Valence. Comment s’est construit cette exposition ?

L B H S –Tout a débuté par l’invitation de Laure Piaton, alors directrice du CPA, à exposer le travail « A la moindre étincelle, c’était l’explosion ». Puis on a commencé à penser à un parcours sur la ville ; la médiathèque m’a proposé de présenter le livre « A la moindre étincelle, c’était l’explosion » et m’a aussi invité à investir leur salle d’exposition mais sans budget de production ; ce qui m’a amené à multiplier les collaborations et les soutiens. J’ai sollicité l’ESAD de Valence pour les impressions en grand format, impliqué des étudiantes qui m’ont d’ailleurs prêté des tapis car nombreuses sont les personnes qui ont un petit bout d’Algérie avec elles, invité Laura Lafon avec qui j’ai co-construit le livre pour une rencontre publique. La médiathèque m’a aussi proposé de faire un atelier avec des femmes sur l’autoportrait et l’image de soi à la MPT du Polygone à Valence.

7 -« A la moindre étincelle, c’était l’explosion », exposition à la médiathèque Latour-Maubourg, Valence, 2022

Q+E – Dans le projet « Apprends-moi à coudre / scier », pourquoi avoir centré votre travail sur cette usine textile et que représente-t-elle? Et pourquoi s’appuyer sur des archives ?

L B H S – Quand on est artiste, on travaille sur plusieurs projets qui avancent selon le temps et les moyens financiers. Avant d’aller en Arménie, j’avais commencé des entretiens avec ma famille en les questionnant sur l’Arménie, sur leur arrivée à Valence. Très rapidement je me suis demandée pourquoi ils étaient venus à Valence car ce n’était pas évident le lien entre cette partie d’Arménie aujourd’hui en Turquie et Valence. Je me suis intéressée à l’usine textile à Bourg-lès-Valence que mon grand-père possédait et dans laquelle tous ses amis et mes grandes tantes avaient travaillé. Le savoir-faire textile est finalement le seul lien qui nous relie à ce territoire. Si on a pu s’intégrer en France, c’est grâce à la maîtrise de certaines techniques qui sont d’ailleurs toujours pratiquées en Arménie.

A partir de ces entretiens, je me suis intéressée à ce qui reste de l’usine. Ma grande tante, la seule encore vivante, m’a montré ses quelques photos et j’ai commencé à chercher aux archives départementales, municipales sans succès car l’usine a été rachetée.
Puis il y a eu la COVID, la découverte de l’Arménie et l’engagement dans un travail au Palais de Tokyo à Paris. Le travail a continué lentement et s’est amplifié, j’ai fait rejouer ma famille avec les pulls de l’époque, j’ai créé un nouveau t-shirt Modern Tricot, et j’ai fait le lien entre cette histoire textile française et arménienne à travers les tapis et les motifs.

9 – « Apprends-moi à coudre / scier », exposition au CPA, 2025 ;
Archives, manufacture à Dilijan, Arménie, 2019
10 – « Apprends-moi à coudre / scier », exposition au CPA, 2025
11 – « Apprends-moi à coudre / scier », exposition au CPA, 2025

Q+E – Quel est l’intérêt d’une édition? Que permet-elle par rapport à une exposition ?

L B H S –L’édition, on peut la parcourir autrement qu’une exposition, on peut la revoir encore et encore; c’est aussi un objet que l’on peut préter. Je mets les éditions que je crée dans les expositions, on peut ainsi découvrir les images de deux manières différentes dans le même espace. J’aime la répétition des images toujours très proches et jamais semblables. Cela nous parle de notre rapport au film, à la séquence mais ça change aussi notre point de vue sur le fameux instant décisif. Pour réaliser mes éditions, j’ai toujours besoin d’un regard extérieur d’amies photographes, de commissaires d’exposition ou d’éditeurs.
Le livre ne conclut pas nécessairement mais c’est une étape qui peut déclencher d’autres formes plus vivantes, performatives comme par exemple à Doc ! à Paris où j’ai présenté les grands lais de textes conçus pour la médiathèque de Valence, j’ai invité une DJ, liée à l’histoire de l’Algérie, qui a créé un set entier à partir de mon livre mélangeant ses sons et d’autres trouvés dans des archives sonores.
J’adore la rencontre de mes recherches avec celles de scientifiques comme ceux de l’Ethnopôle de Valence ou d’autres artistes dans le cadre de collectifs.

Q+E – Quelle est la réception de votre travail auprès des galeristes?

L B H S – J’en ai beaucoup parlé avec Pascaline Marre, qui elle a un parcours en galerie, à l’occasion de la rencontre au CPA « L’Arménie à l’épreuve du temps à travers l’objectif des photographes ». Moi j’ai plutôt un parcours institutionnel qui me permet d’être soutenue pour des projets mais pas nécessairement pour exposer. J’ai rencontré des galeries intéressées mais qui questionnent les thématiques de travail (féminité/féminisme, commmunautés…), les formes précaires de l’installation, l’intérêt des collectionneurs.

Q+E – Au cours de la présentation de votre exposition au CPA, vous avez évoqué votre intérêt pour la tapisserie de Bayeux et posé la question de l’image fixe et de l’image en mouvement. Pourquoi cette tapisserie est-elle si importante ?

L B H S – J’ai découvert cette tapisserie en 2018 et été fascinée par sa présence figée et en même temps elle raconte une histoire et crée du mouvement du fait de notre déplacement dans l’espace. Je continue à réfléchir dans d’autres projets actuels sur des formes de monstration comme le rouleau, sur le rapport entre images fixes et images en mouvement. Avec la tapisserie de Bayeux, on n’est pas dans du cinéma mais on est presque dans du cinéma : tu te déplaces, tu t’arrêtes ; tout n’est pas raconté mais une partie l’est ; ce n’est pas complétement linéaire mais ce sont plutôt des fragments, le tout sur un même support.
A l’occasion d’une exposition à Argenteuil, j’ai proposé pour la première fois de tester la forme d’un rouleau, ce qui me permet chaque fois d’avancer sur d’autres idées car je recherche des formes qui évoluent et qui ont trait à la performance. En résidence à Carcassonne pendant la période du COVID où j’aurais dû aller en Algérie, j’ai proposé une forme performative : une nappe sur laquelle on a mangé tous ensemble ; comme elle était enduite de cyanotype, se sont révélées les formes des couverts, des assiettes du couscous qu’on aurait dû manger en Algérie si on n’avait pas été bloqué. Cela a donné l’image d’une histoire et correspond à mon envie de créer des images là où il n’y en a pas assez, comme au moment du Covid, en espérant échapper aux images-valises.
12, 13 – « On ne partira pas cet été », 2020-2021
12, 13 – « On ne partira pas cet été », 2020-2021

Q+E – Comment articuler vie professionnelle et travail artistique personnel et quels sont vos projets actuellement?

L B H S –J’ai fait le choix de ne pas être que photographe et de travailler au Palais de Tokyo afin d’avoir une autonomie financière et une liberté de création. Mais il est difficile de concilier les deux, même si c’est très stimulant d’y travailler. J’ai arrêté pendant deux ans de faire de la médiation et j’ai réalisé plusieurs résidences mais là aussi le cadre est contraignant et ne permet pas de conduire ses propres projets.

J’ai plusieurs projets en cours dont un sur la chambre de bonne dans un immeuble haussmannien à Paris où j’ai vécu 17 ans Je voudrais mélanger mon histoire personnelle et celle de cet immeuble et en particulier celle du 6e étage : les voisins, les toilettes partagées, le double escalier devant/derrière. C’est un moment particulier et peu de gens restent longtemps, un moment d’attente de quelque chose de mieux, de plus grand. J’aime ce moment d’entre-deux et ces histoires qui se rencontrent. J’ai bien avancé en réalisant des recherches sur le bâti haussmannien et je me demande aujourd’hui si je n’ouvre pas à tout l’immeuble et à l’habitat parisien. C’est un mélange de différents supports : vidéos, photographies de mises en scène des personnes dans leur chambre de bonne, textes, dessins dont des empreintes des murs de l’immeuble. C’est une sorte de relevé des histoires de toutes les générations, des mouvements fréquents dans ce type d’immeuble et surtout au 6e étage, sorte de zone grise.
J’ai un autre travail en cours sur la famille : celle qu’on se construit, les familles diasporiques. Je m’interroge sur la photo de groupes : faire la photo de ses amis, de sa famille qui est à l’étranger, d’arméniens en Arménie… qu’est-ce que ça apporte à cette histoire, qu’est-ce que ça laisse ? On redécouvre des corpus de personnes qui ont fait des photos de leurs amis, de leurs proches mais ce sont des images qui n’ont jamais été vues, soit parce que ce sont des personnes noires, immigrées, soit parce qu’elles n’ont pas intégré l’histoire de l’art ou de la photographie, ces corpus m’intéressent beaucoup.

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