
Entre documentaire et fiction, archive et mise en scène, récit de soi et témoignage, l’œuvre de Laura Ben Hayoun-Stépanian interroge à la fois le vécu individuel et l’histoire collective, à travers des enquêtes grâce à sa double formation anthropologique et artistique. « Sans hiérarchiser le faire et le concept » (*), elle fait dialoguer des pratiques artistiques et des récits de l’histoire familiale et sociale tout en diversifiant ses approches et registres comme l’exposition au Centre du patrimoine arménien (CPA) à Valence en témoignait en 2025 (*) avec l’installation de photographies, textes affichés, vidéos, t-shirts imprimés, tissages …
Quel est le parcours de cette plasticienne qui a été lauréate du Soutien à la photographie documentaire du CNAP, quelles sont ses intentions ? Telles sont les questions abordées dans cet entretien.
L B H S – Non ! Au départ, ma question était comment donner une image à cette histoire qu’on ne raconte pas, dont il n’existe pas d’images dans les archives départementales et nationales. Je n’arrivais pas à reconstituer cette histoire. Aidée par ce séminaire de recherches, je me suis lancée dans ce projet en essayant de mêler ma petite histoire à la « grande », de la raconter de manière chaotique mais cela a produit le travail « A la moindre étincelle, c’était l’explosion ». Je suis partie des images glanées sur Internet et de celles de photographes français de l’époque (Raymond Depardon, Marc Garanger…) puis j’ai fait rejouer ces scènes à ma sœur et à mon père ainsi qu’à moi-même. J’ai fantasmé sur ce que pouvaient avoir été ce territoire que je ne connaissais pas et cette guerre d’indépendance, mais aussi sur ce que le système colonial avait fait aux corps et aux pensées de ma famille en particulier.
Sortie de ma formation, j’ai pu rapidement exposée à Nice ; c’est à partir de cette exposition que j’ai eu la proposition de faire un livre par deux photographes, Laura Lafon et Esteban Gonzalez. Grâce au prix gagné de la ville de Vence dans le cadre du festival « L‘image satellite », j’ai pu les rejoindre en 2016 en Sicile où ils étaient en résidence et on a commencé à faire la maquette, avec l’intuition qu’en photographie contemporaine ce mélange de vidéos, de photos, de thématiques très fortes comme la colonisation était nouveau. Mais la maquette a été rejetée par tous les lieux en France où je l’avais envoyée ; je l’ai ensuite traduite en anglais et l’ai envoyée au centre d’art C /O Berlin, elle a été sélectionnée et parmi le comité de sélection se trouvait le directeur de la photographie du Centre Georges Pompidou, Florian Ebner, qui a beaucoup soutenu ce projet. Cependant comme la publication ne se concrétisait pas, on l’a donc auto-éditée, grâce au soutien de ma mère, en 150 exemplaires fin 2020 avec le graphiste qui montait sa propre structure d’édition (EPG). Depuis, elle a été commandée par des médiathèques, des Ecoles d’art, des FRAC, des librairies…
L B H S – J’ai surtout présenté ces photos à l’étranger, en Espagne, aux Pays-Bas, en Suisse… Un jour j’aimerais pouvoir montrer ce travail comme il devrait être produit. Mais c’est un travail qui reste problématique à montrer en France aujourd’hui, notamment dans les grandes structures qui considèrent que c’est trop politique. Les prises de risque se font plus facilement dans les petits lieux que dans les structures plus importantes même si elles approuvent la démarche.
Avec ce deuxième projet, j’ai commencé à m’interroger sur ce que je recherchais en faisant de la photo, à comprendre ma démarche autour de la famille et de la violence, pas seulement intrafamiliale, mais de la violence du monde sur cette petite cellule qu’est la famille, et à se questionner sur comment peut-on en donner une image.
Venant d’études d’anthropologie, j’ai été marquée par ce qui change quand quelqu’un filme ou photographie comme dans les œuvres de Jean Rouch : face à lui et à sa caméra, quelque chose se déclenche. D’où ma propre interrogation en tant que femme avec un appareil photo : qu’est-ce que je peux créer comme situation qui va déclencher des images ?
Comme mon père ne voulait pas parler, j’ai vu qu’en venant avec un appareil photo – c’est d’ailleurs lui qui m’a appris la technique – il a bien voulu jouer comme les jeunes l’ont fait avec la construction de la cabane malgré leur situation difficile.
J’ai commencé à mettre des mots sur ce travail et à comprendre qu’il se composait de formes morcelées entre la vidéo, la photo et l’installation.
L B H S – Quand on est artiste, on travaille sur plusieurs projets qui avancent selon le temps et les moyens financiers. Avant d’aller en Arménie, j’avais commencé des entretiens avec ma famille en les questionnant sur l’Arménie, sur leur arrivée à Valence. Très rapidement je me suis demandée pourquoi ils étaient venus à Valence car ce n’était pas évident le lien entre cette partie d’Arménie aujourd’hui en Turquie et Valence. Je me suis intéressée à l’usine textile à Bourg-lès-Valence que mon grand-père possédait et dans laquelle tous ses amis et mes grandes tantes avaient travaillé. Le savoir-faire textile est finalement le seul lien qui nous relie à ce territoire. Si on a pu s’intégrer en France, c’est grâce à la maîtrise de certaines techniques qui sont d’ailleurs toujours pratiquées en Arménie.
A partir de ces entretiens, je me suis intéressée à ce qui reste de l’usine. Ma grande tante, la seule encore vivante, m’a montré ses quelques photos et j’ai commencé à chercher aux archives départementales, municipales sans succès car l’usine a été rachetée.
Puis il y a eu la COVID, la découverte de l’Arménie et l’engagement dans un travail au Palais de Tokyo à Paris. Le travail a continué lentement et s’est amplifié, j’ai fait rejouer ma famille avec les pulls de l’époque, j’ai créé un nouveau t-shirt Modern Tricot, et j’ai fait le lien entre cette histoire textile française et arménienne à travers les tapis et les motifs.
Le livre ne conclut pas nécessairement mais c’est une étape qui peut déclencher d’autres formes plus vivantes, performatives comme par exemple à Doc ! à Paris où j’ai présenté les grands lais de textes conçus pour la médiathèque de Valence, j’ai invité une DJ, liée à l’histoire de l’Algérie, qui a créé un set entier à partir de mon livre mélangeant ses sons et d’autres trouvés dans des archives sonores.
J’adore la rencontre de mes recherches avec celles de scientifiques comme ceux de l’Ethnopôle de Valence ou d’autres artistes dans le cadre de collectifs.
A l’occasion d’une exposition à Argenteuil, j’ai proposé pour la première fois de tester la forme d’un rouleau, ce qui me permet chaque fois d’avancer sur d’autres idées car je recherche des formes qui évoluent et qui ont trait à la performance. En résidence à Carcassonne pendant la période du COVID où j’aurais dû aller en Algérie, j’ai proposé une forme performative : une nappe sur laquelle on a mangé tous ensemble ; comme elle était enduite de cyanotype, se sont révélées les formes des couverts, des assiettes du couscous qu’on aurait dû manger en Algérie si on n’avait pas été bloqué. Cela a donné l’image d’une histoire et correspond à mon envie de créer des images là où il n’y en a pas assez, comme au moment du Covid, en espérant échapper aux images-valises.
12, 13 – « On ne partira pas cet été », 2020-2021
L B H S –J’ai fait le choix de ne pas être que photographe et de travailler au Palais de Tokyo afin d’avoir une autonomie financière et une liberté de création. Mais il est difficile de concilier les deux, même si c’est très stimulant d’y travailler. J’ai arrêté pendant deux ans de faire de la médiation et j’ai réalisé plusieurs résidences mais là aussi le cadre est contraignant et ne permet pas de conduire ses propres projets.
J’ai plusieurs projets en cours dont un sur la chambre de bonne dans un immeuble haussmannien à Paris où j’ai vécu 17 ans Je voudrais mélanger mon histoire personnelle et celle de cet immeuble et en particulier celle du 6e étage : les voisins, les toilettes partagées, le double escalier devant/derrière. C’est un moment particulier et peu de gens restent longtemps, un moment d’attente de quelque chose de mieux, de plus grand. J’aime ce moment d’entre-deux et ces histoires qui se rencontrent. J’ai bien avancé en réalisant des recherches sur le bâti haussmannien et je me demande aujourd’hui si je n’ouvre pas à tout l’immeuble et à l’habitat parisien. C’est un mélange de différents supports : vidéos, photographies de mises en scène des personnes dans leur chambre de bonne, textes, dessins dont des empreintes des murs de l’immeuble. C’est une sorte de relevé des histoires de toutes les générations, des mouvements fréquents dans ce type d’immeuble et surtout au 6e étage, sorte de zone grise.
J’ai un autre travail en cours sur la famille : celle qu’on se construit, les familles diasporiques. Je m’interroge sur la photo de groupes : faire la photo de ses amis, de sa famille qui est à l’étranger, d’arméniens en Arménie… qu’est-ce que ça apporte à cette histoire, qu’est-ce que ça laisse ? On redécouvre des corpus de personnes qui ont fait des photos de leurs amis, de leurs proches mais ce sont des images qui n’ont jamais été vues, soit parce que ce sont des personnes noires, immigrées, soit parce qu’elles n’ont pas intégré l’histoire de l’art ou de la photographie, ces corpus m’intéressent beaucoup.












