1200×700-habitat-entete-article-coop

Pour qui s’intéresse à l’habitat coopératif, la ville de Genève constitue un terrain d’études idéal. Entre l’habitat privé inabordable et le logement subventionné difficile d’accès, la coopérative d’habitat correspond à une 3° voie majeure pour faire face aux problématiques de logement. Le principe de la coopérative, caractérisée par la recherche de consensus, au travers d’intérêts communs, est apprécié par les suisses. Par exemple, la grande distribution y est contrôlée par les coopératives. Du point de vue du logement, le canton de Genève compte plus de 530.000 habitants. 80% des logements sont loués, 5% appartiennent à des coopératives et 15% sont habités par leurs propriétaires. Ces taux traduisent les tensions sur le marché du logement à Genève. Ailleurs, 38% des suisses sont propriétaires, ce taux étant de 58 % en France, 87% en Espagne, et 73% en Italie.

E​​​​​​n 2009, dans le cadre d’une réflexion sur la politique du logement à Valence, en tant qu’élus municipaux, en charge pour l’un de la présidence de l’Office Public HLM de Valence et pour l’autre, de l’Aménagement du territoire à l’échelle intercommunale, nous nous sommes rendus à Genève pour y rencontrer des acteurs de l’habitat coopératif. La question posée était de comprendre comment l’habitat coopératif s’y était développé. Après un rappel du cadre historique du logement coopératif à Genève, ses principes de fonctionnement seront rappelés avant que soit présentée la politique en faveur ce type de logement. Enfin, un exemple de coopérative d’habitat sera présenté.

Une pratique inscrite dans l’histoire longue

L​​​​​​​​’histoire des coopératives de logement en Suisse remonte au XIX° siècle. A Genève, diverses associations et coopératives sont créées à l’initiative de la bourgeoisie locale protestante et philanthropique, qui a le souci du social. Le mouvement se préoccupe des conditions de vie des salariés, employés dans les industries techniques et mécaniques, l’horlogerie et la chimie, et d’urbanistes dont le rôle commence à s’affirmer. Les urbanistes prônent la cité-jardin, à l’instar d’autres réalisations en Suisse alémanique, telles qu’à Bâle. Ainsi, à Genève, vont voir le jour en 1867 l’Association coopérative immobilière, en 1893 la Société pour l’amélioration du logement et la Société genevoise des logements hygiéniques, en 1919 la première société coopérative d’habitation.

Plusieurs projets privés en découlent, parmi lesquels un projet de construction de maisons avec jardins composé de petits logements sur 2 étages, groupés, avec chacune leur terrain s’inscrivant dans l’esprit de famille et le souci d’hygiène à l’époque omniprésent. En 1902, la commune débloque 0,5 million de francs pour favoriser la construction de maisons ouvrières.
Deux grands projets sont générés. De 1920 à 1923, la Société coopérative d’habitation construit 52 maisons familiales en bandes sur un terrain vendu par les Ateliers de mécanique Piccard-Pictet et Cie en faillite, puis, en 1927, un ensemble de 30 maisons jumelles au Chemin de l’Essor. De 1928 à 1939, la même Société coopérative va construire dans le quartier de Vieusseux 245 logements sous forme de petits immeubles locatifs.

– Cité Vieusseux, Genève, 1932
© Fred. Mezge / Bibliothèque de Genève
– Cité Vieusseux, Genève
© Fondation Braillard architectes
– Genève, quartier de Vieusseux, avant 1947
© Bibliothèque de Genève

En 1929 est adoptée une loi cantonale sur la construction de logements économiques (taux préférentiels) et en 1940, la confédération helvétique définit une politique qui se traduit par une implication plus forte dans l’aide à la construction. Après guerre, la croissance démographique et le besoin de logement, est à l’origine en 1957 de la loi Dupont qui met en, place le système HBM, pour les personnes ayant un revenu très modeste, HLM (revenus modestes) et HCM (revenu moyen). Il s’agit de logements pour lesquels l’Etat accorde une aide dégressive aux propriétaires sur 20 ans sous forme d’avantages fiscaux et de subventions afin d’abaisser le montant des loyers sous forme d’un système d’aide à l’exploitation.

La situation genevoise est marquée par de fortes réticences à construire sur la zone agricole, considérée comme une ceinture verte à préserver. En parallèle, les besoins génèrent la construction de 5000 logements par an (1%). Cette tension se traduit par la mise en place de zones de développements, sur lesquels l’Etat (le canton) exerce un contrôle, au travers de plans de quartiers obligatoires : contrôle sur les loyers et les prix du terrain, au niveau du canton qui regroupe 45 communes. Restent des terrains à bâtir sur ces quartiers, l’objectif étant d’atteindre 2/3 de logements sociaux et 1/3 de privés. Quelques immeubles sont construits par des coopératives, avec 3 phases :

– Avant 1957 : portage du logement à vocation social, avec implication de syndicats ;
– Depuis 1957, intervention croissante de l’Etat ;
– Dans les années 1980 : redynamisation des coopératives au travers de l’habitat communautaire).

En 2009, la ville a mis en place le droit de superficie, c’est-à-dire la possibilité de mise à disposition par la ville de terrains à construire par bail emphytéotique. A la même date, les coopératives d’habitation de Genève étaient de plusieurs types :

– Les grandes coopératives historiques qui disposent d’un parc important, ancien, avec des loyers très intéressant,
– Les coopératives créées par des entrepreneurs, au moment de la crise de logement. Dans ce cas, les entrepreneurs disposant de terrain, créent une coopérative, construisent l’immeuble, puis cèdent leurs parts sociales à des tiers.
– Les coopératives « idéalistes » : constituées de groupes de personnes, qui ont des projets de vie commune, et investissent dans un immeuble et peuvent être aidées sous diverses formes. Une partie d’entre elles peuvent être liées au mouvement squat, issu des mouvements de luttes urbaines et permet la prise en considération des besoins des minorités. Une association favorise, conseille et encadre ce type de coopératives. Celles-ci nécessitent en effet des compétences réelles en termes d’habitat : les plus actives, peuvent entrer en concurrence avec les anciennes, en particulier pour l’acquisition de terrains.

Depuis 1998, les coopératives sont fédérées dans le Groupement des coopératives d’Habitation genevoises (GCHG). En 2020, il comptait plus de 70 coopératives membres, disposant de plus de 5000 appartements, occupés par près de 17.000 habitants.

– Les Ouches (pour étudiants et familles) (architectes atba, MO : Codha), 2006, Genève © atba
Immeuble Soubeyran, (architectes atba, MO : Coopérative d’habitation Equilibre & Coopérative Luciole), 2017, Genève © Annik Wetter / atba

Des principes de fonctionnement partagés

Une coopérative d’habitation est un organisme sans but lucratif, qui a pour objectif de fournir des logements au meilleur prix, en général prioritairement, voire exclusivement à ses membres. Elle est gérée par une Assemblée générale, au sein de laquelle chaque membre dispose d’une voix, et d’un conseil d’administration, composé de plusieurs membres : président, trésorier, secrétaire etc. Les coopérateurs ne bénéficient pas de rémunération des parts et la sous-location est interdite.Il s’agit donc d’une forme intermédiaire entre la location traditionnelle et la propriété : la coopérative est propriétaire de l’immeuble et en assume la responsabilité. Les coopérateurs sont formellement locataires, mais ils participent aux décisions et élisent le Conseil d’administration. Le capital de la coopérative est constitué des parts sociales souscrites par les membres, qui équivaut généralement à 5 à 10 % de la valeur de l’appartement. Ce montant est remboursé lorsque les coopérateurs quittent la coopérative. Enfin, au niveau humain, la coopérative favorise l’échange et la convivialité entre coopérateurs, au travers d’une solidarité et d’un partage des responsabilités.Ces principes permettent aux coopérateurs de participer aux divers organismes décisionnels de la coopérative, de disposer d’un logement dont le loyer sert strictement à couvrir les coûts correspondant au remboursement des emprunts, aux charges et aux réserves pour travaux. Ils facilitent le regard des coopérateurs sur la qualité et le coût du logement, parfois au niveau de la conception, dans la limite de la réalité économique et des contraintes de fonctionnement. Enfin, les coopérateurs bénéficient d’une meilleure protection contre les congés qu’avec un bailleur traditionnel, et vivent dans un habitat fonctionnel répondant à certains critères de qualité, privilégiant les relations avec autrui ainsi que les espaces de rencontres.

Les faiblesses résultent du manque d’expérience des coopérateurs, en particulier au niveau de la construction et de l’habitat, qui peuvent poser des problèmes dans le statut de maître d’ouvrage. La fragilité de la structure du capital lié au manque de fonds propres est aussi soulignée. Alors que le niveau « normal » se situe dans une fourchette de 25 à 30%, les coopératives mobilisent 5 à 10% de fonds propres. Cela génère une forte dépendance aux structures de financement et aux conditions d’emprunt. A Genève, il semble qu’au fil des ans, jamais une coopérative d’habitat n’ait rencontré de difficultés majeures

Des politiques à différentes échelles

E​​​​​​​​​n Suisse, trois niveaux peuvent intervenir.
La confédération helvétique centralise les emprunts et apporte une garantie de second rang. Elle soutient un système de mutualisation inter coopératif.
Le canton, (ou l’Etat) développe diverses mesures pour encourager le développement des coopératives telles que la mise à disposition de terrains à bâtir, attribués aux fondations immobilières de droit public et aux coopératives d’habitat. Les coopératives d’habitat font partie des organismes à qui les aides prévues dans le cadre de la loi générale sur le logement et la protection des locataires sont destinées en priorité (HBM, HLM, HCM). En outre, si deux tiers au moins des locataires sont coopérateurs, la coopérative peut bénéficier d’un cautionnement d’une tranche d’emprunt entre 60 et 95% de la valeur de l’immeuble, de l’octroi d’un prêt en 2° ou 3° rang, d’une quotité et d’une durée de subvention plus importante.
Enfin, la ville de Genève peut mettre à disposition des terrains par bail emphytéotique (99 ans)

Visite de l’immeuble coopératif Emphytehome

L​​​​​​​​’immeuble coopératif est situé à proximité de la gare de Genève. L’immeuble de 6 étages, réunissant 14 appartements, est dans le quartier des Grottes, derrière la gare. Le contexte est celui d’un secteur du quartier, dénommé « îlot 13 », dans lequel s’est développé dans les années 1980, une lutte autour d’un projet de rénovation urbaine de grande ampleur. Cet ensemble était fait de logements insalubres, de hangars, d’écuries etc. En 1984, a été constituée l’association « Emphytehome », dont l’objectif était d’utiliser le droit de superficie, qui est en fait la possibilité pour une coopérative de bénéficier d’un bail emphytéotique sur une très longue durée. Dans ce but, elle a contacté divers partenaires, parmi lesquels l’église protestante.En 1989, le Conseil municipal a attribué un terrain à la coopérative. Un groupe de 6 personnes s’est constitué et a dénommé le projet Emphytéhome 13. Il a engagé la conception d’un immeuble de 14 logements. L’avant projet a été réalisé par des architectes (BLSA architectes), en relation avec les membres de l’association. Très vite, des règles de fonctionnement ont dû être définies : les membres de la coopérative ne pouvaient pas exprimer directement et individuellement leurs demandes auprès des architectes, mais devaient passer par le comité de la coopérative. Les 14 appartements ont une superficie variant entre 79 et 130 m², avec de splendides balcons. Les 1° et 2° étages sont faits de duplex, et le toit constitue un espace commun arboré.

– Immeuble coopératif Emphytehome, 1990-94, Genève © F. Schaer / BLSA architectes

Le coût total du projet s’est élevé à 5.372.000 CHF en 1994, ce qui correspond à environ 5,8 millions d’euros, hors accroissement des coûts de construction. Le plan de financement était décomposé comme suit :

– Mobilisation des fonds propres des coopérateurs, à hauteur de 10% du montant des travaux
– Mise en place d’une aide de la confédération au travers d’un prêt à taux fixe à 4, 25% à hauteur de 1.700.000 euros, complété par une caution sur la totalité de l’immeuble ;
– Aide de l’ASHL : Association Suisse pour l’aide au logement ;
– Financement des travaux par la Caisse de Retraite des Employés de l’Etat, qui a assuré pendant le chantier le rôle de maîtrise d’ouvrage des travaux ;
– Transmission du prêt à la Banque alternative au travers d’un prêt sur 99 ans dans le cadre d’un prêt hypothécaire – avec un taux variable –et un remboursement du capital à hauteur de 1% par an.

La mise en place de ce plan de financement a permis une évolution intéressante des loyers. Au départ, en 1995, le loyer prévisionnel s’élevait à 1.940 CHF (2095 euros) pour un appartement de 79 m2, charges et garages compris, ainsi que les provisions pour travaux. En 2009, ce loyer s’élevait à 1.380 CHF (1490 euros), du fait d’une forte implication des habitants dans l’aménagement et la finition des logements.

En cas de décès, le bail n’est pas héritable, la coopérative reprend les parts sociales et les fonds propres. En cas de départ, l’appartement est remis à la coopérative, et les fonds propres remboursés, avec une indexation sur les coûts de construction. Le successeur est choisi par le premier sur une liste, dressée pour cette fonction. La succession dans un cadre familial n’est pas prévue.
Les occupants sont des universitaires, des enseignants, deux musiciens, deux artisans et deux médecins. La coopérative est gérée par une assemblée, au travers du principe un logement/une voix. Un comité représentant les coopérateurs est renouvelé tous les 2 ans, avec un président, 1 trésorier, 1 secrétaire. Un délégué est désigné pour traiter des questions de voisinage. Les travaux sont effectués, sur la base d’un programme défini par les architectes. Les locaux communs comprennent 1 espace commun sur un toit aménagé, et jardiné, attenant à une salle commune, 1 cellier, 1 chambre froide,1 local à musique, 1 local vélo, 1 buanderie. Quelques locaux commerciaux et bureaux sont loués à des tiers ou à des tiers et les loyers sont versés à la coopérative. Un concierge, employé par une entreprise extérieure, assure l’entretien courant des locaux partagés.

En conclusion, la coopérative, apparaît comme une troisième voie possible, entre la propriété privée, marquée par la gestion individuelle et la transmission du capital et les HLM, qui apportent une garantie de maintien dans les lieux et des prix les plus bas puisque bénéficiant de financements bonifiés par l’Etat. Leur développement repose sur la constitution de groupes d’habitants, prêts à s’engager dans une coopération visant à une définition partagée des besoins, à la construction d’ensembles qui peuvent être importants puis à leur gestion. Elle doit aussi, selon les cas, permettre aux coopérateurs de profiter de financements adaptés (taux, durée, garanties) pour que le loyer payé soit supportable, dans la durée, en fonction de leurs revenus. La situation en Suisse, et plus particulièrement à Genève, est marquée par une articulation efficace entre différentes échelles d’intervention, Confédération, canton, ville. Elles apportent des réponses concrètes à la question foncière, tout en consolidant les plans de financement. La question de la relation entre maitrise d’ouvrage collective et maitrise d’œuvre reste délicate, et nécessite que soient définies des règles précises et efficaces.

La situation n’est pas la même en France, où les politiques publiques en faveur du logement, n’ont pas prévu de coordination des interventions en faveur de l’habitat coopératif. La loi ALUR de 2014 a défini deux formes juridiques pour encadrer les projets d’habitat coopératif : la coopérative d’habitants et la société d’attribution et d’autopromotion. Au contraire de Genève, les collectifs doivent trouver par eux-mêmes les moyens nécessaires pour mener à bien ce type de projet. Il s’agit en effet de trouver un organisme qui assure la maîtrise d’ouvrage (conception, montage et suivi du projet), un terrain à prix aussi maîtrisé que possible (mis à disposition par bail emphytéotique par exemple), un portage financier adapté pendant la durée de la construction (prêt relais) et surtout un montage financier et de garanties, une fois le bâtiment réalisé, qui assurent la pérennité de l’opération sur une longue durée et maintiennent un loyer modéré. Cela explique certainement le faible développement de ce type d’habitat, malgré le développement d’opérations ponctuelles, dans des communes qui mettent en place des dispositifs expérimentaux .

Total Views: 56Daily Views: 3