
A la croisée des mondes de l’art contemporain, de l’artisanat d’art et de la mode, le bijou ne se réduit plus aujourd’hui au paraître et à la distinction sociale. Il est au cœur d’une réflexion sur les valeurs liées à la durabilité, à la responsabilité sociale, à l’impact environnemental. Ainsi Julie Decubber questionne les codes du bijou en s’attachant aux matériaux recyclés, à la dimension narrative d’un bijou ou d’un objet tout en conciliant formes contemporaines et savoir-faire artisanal.
A l’occasion du festival LA FORME #4 à Valence (*), Julie Decubber retrace son parcours entre voyages et apprentissages, ses intentions entre attention au monde et créativité, dans cet interview réalisé dans son atelier à Mirabel-et-Blacons (26).
JD – Notre voyage en Amérique latine a duré une année ; tout d’abord j’ai redécouvert mon lien avec la nature qui m’évoquait celui de mon enfance dans un petit village belge. J’étais fascinée par la végétation, les éléments naturels et minéraux qu’on trouvait au sol, sans au départ avoir une idée de fabriquer des bijoux. Puis cela m’a paru la manière idéale de créer quelque chose qui soit modeste par la taille, minutieux, poétique et que je puisse transporter facilement en voyage, et aussi d’apprendre des techniques variées grâce à des rencontres d’artisans, notamment des bijoutiers. Ce sont souvent des nomades qui travaillent avec presque rien dans la rue. Je ne m’intéressais pas encore à la céramique mais j’étais déjà attirée par les tessons anciens ou récents trouvés par terre. Après une année à voyager à travers l’Équateur, le Pérou, la Bolivie, l’Argentine, j’ai décidé à mon retour de poursuivre mon apprentissage de la bijouterie, mais différemment, sans entrer dans une école mais à travers des rencontres comme pendant mes voyages. J’ai suivi des cours du soir en bijouterie, fait des stages chez des bijoutiers ; puis attirée par le filigrane (*), je suis allée au Maroc à Tiznit, ville de bijoutiers, pour me former pendant trois mois dans un atelier. Ensuite en Suisse.
JD – Je ne connaissais absolument rien du domaine du bijou en France. C’est en lisant une revue dans une auberge en Uruguay que j’ai découvert un collier en œuf d’autruche créé par Gilles Jonemann. En rentrant en France, j’ai souhaité le rencontrer, fascinée par ses créations, son parcours de bijoutier-voyageur et de pédagogue. Il m’a reçue dans son atelier à l’époque à Aix-en-Provence mais il ne prenait pas de stagiaire. Pendant trois ans je me suis formée de 2008 à 2011 en l’informant de mes expériences. Après un nouveau voyage pendant six mois en Amérique du sud, je reçois à mon retour sa proposition de formation en tant que Maître d’art. Je suis alors devenue son élève pendant trois ans près de Royan. Une semaine par mois j’étais dans son atelier ; les trois autres semaines, je développais mes propres recherches. Au-delà de la technique, il m’a appris à exprimer mes idées par le bijou et m’a encouragé à utiliser la vaisselle du quotidien et à trouver ma propre manière de créer (ill. 1, 2).
JD –L’or est un matériau indéfiniment recyclable sans perte de qualité mais je n’y trouve pas assez de possibilités créatives bien qu’au départ j’ai commencé à travailler le métal. Au cours de mon séjour à Potosi en Bolivie, ville d’extraction d’argent et d’or, j’ai été heurtée par l’exploitation dans les mines et les décès quotidiens. Je ne peux pas baser ma profession sur ces matériaux et ces pratiques extractives inhumaines. Il existe d’autres alternatives et j’ai besoin de couleurs, de motifs.
Je pars de formes existantes : assiettes, porte-couteaux, fèves en porcelaine comme cette collection de fèves en forme de chat ou de lune envoyée par une collectionneuse que je transforme en collier (ill. 5, 6). J’ai des assiettes entières ou fêlées trouvées chez Emmaüs ou dans des brocantes, et des fragments que je classe par couleur dans des caisses. Je peux venir y puiser indéfiniment (ill. 7, 8).
Mes créations sont aussi des rencontres avec différentes cultures comme les vases « Capas » (strates en espagnol) qui accolent sans hiérarchie de la vaisselle de Limoges, de la faïence standard, des éléments provenant du Portugal ou de Delft (ill. 9, 10). Par leur éclectisme, ces vases sont associés par des personnes à Mary Poppins et Alice au pays des merveilles…
Pendant la période de la COVID, j’ai pu exceptionnellement me concentrer sur un thème et sur le projet « Tessons exquis ». Il rassemble tout ce que j’aime : l’éclectisme de la céramique, le bijou-récit. Mon parcours m’a amenée à côtoyer des céramistes et à aller dans leur atelier où j’observais la présence de nombreux débris et déchets. Afin de rendre compte de cette démarche de conservation et de création, j’ai demandé à quinze céramistes de me confier leurs rebuts (ill. 12) et j’ai créé un bijou représentant ma vision de chacune d’entre elles. Telle Héloise Bariol, une potière, qui comme une peintre fait des lâchés de couleur sur ses pots. J’ai alors réalisé un bijou représentant sa palette de couleur (ill. 13) et l’ai accompagné d’un travail documentaire.
Je continue ce projet et pour l’exposition de LA FORME à Valence, je vais travailler à partir de tessons de Julien Benayoun, designer et co-fondateur de Bold-design.
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Mes outils et mes méthodes de fabrication sont proches de ceux du lapidaire, du dentiste, du céramiste, du bijoutier mais aussi du plasticien. J’ai plusieurs postes de travail organisés en fonction des différentes opérations. Une cabochoneuse sert à tailler et polir des pierres sous un filet d’eau (ill. 14).
Cet établi classique de bijoutier (ill. 15) permet d’être très proche de la matière à travailler ; la poche sert à recueillir les débris de matières. Et enfin pour travailler des matériaux durs comme la pierre, la céramique ou le verre, j’ai aménagé un système de goutte à goutte et avec une pièce à main de bijouterie qui permet d’opérer sous l’eau avec précision (ill. 16, 17).
JD – En France le bijou est connoté formellement et administrativement « accessoire de mode » et comme bijoutière je n’avais pas pu intégrer la Maison des artistes. Depuis le projet « Tessons exquis », j’ai été acceptée car je déclare des droits d’auteur. La difficulté vient d’une étroitesse d’esprit et d’un système figé. Un nom, on le change alors que les esprits et les cases restent imperméables. Il me semble intéressants les termes de « bijou d’auteur » comme les films d’auteur, de créatrice de bijoux ou encore de bijoutière.
JD – Tout d’abord, le défi de faire comprendre que le bijou contemporain n’est pas simplement du côté de la beauté et du paraître ; il peut être un moyen d’expression à part entière, artistique. Puis c’est aussi de faire prendre conscience de notre environnement et de la possibilité de transformer des matériaux préexistants, d’utiliser des matériaux non conventionnels pour des raisons pas seulement écologiques mais de bon sens. Enfin un défi de sensibilisation, d’éducation à travers les ateliers pour des enfants et adultes, les workshops pour éveiller à la poésie, l’expression de soi et l’expérimentation, des approches qui vont au-delà du bijou.
















