Lucille Boulas © Elsa Rodrigues

« Travailler avec le vivant » est le leitmotiv de Lucille Boulas qui est passée en quelques années d’ingénieure en informatique santé à apicultrice et potière, et s’est installée à Margès dans la Drôme des Collines. Quelles sont les motivations qui l’ont amenée à cette singulière reconversion et quels liens existent-ils entre ses professions ? Quelles productions et collaborations s’inventent avec le monde du vivant ? Ce cheminement est l’objet de l’entretien mené par Emma Margiotta dans l’atelier de l’api-potière.

Auteure:
Emma Margiotta

Entretien avec Lucille Boulas
janvier 2025 à Margès

Le parcours de Lucille Boulas

Emma Margiotta – Quel a été votre parcours professionnel avant de devenir api-potière ? Quelles sont vos formations ?

Lucille Boulas – Depuis mon adolescence, je suis très attirée par les techniques artistiques comme celle de la terre. J’en récupérais dans le jardin de mes parents et j’essayais de produire des choses. Je n’étais pas accompagnée dans cette pratique. Durant mes années collèges et jusqu’au début du lycée, je pratiquais aussi énormément le dessin et la peinture. J’ai nourri l’envie d’être professeur d’arts plastiques car ces derniers étaient à cette période mes seuls modèles dans ce domaine. Cependant, mes parents m’ont dissuadé d’en faire mon métier en m’invitant à garder cet attrait là comme passion.
J’ai alors développé, pendant une quinzaine d’années, le projet d’être sage-femme. Après une première année de médecine non validée, j’ai cherché à rester dans ce secteur par le biais d’un autre diplôme. En 2016, j’ai ainsi obtenu un diplôme d’ingénieur en informatique santé même si je n’ai pas d’attrait pour l’informatique. En 2018, j’ai démissionné après deux expériences dans le milieu hospitalier, une dans le public et une dans le privé. Je me suis rendu compte du fossé qu’il y avait entre mon propre désir d’accompagnement des personnes et du soin humain, et la réalité, celle du rendement, de la tarification à l’acte ou encore de la suppression des postes. Je me sentais mal à l’aise vis à vis de cet écart entre mes valeurs et ce que je découvrais. J’ai eu des difficultés à me rendre compte de ça (*).

EM – Comment avez-vous découvert la poterie et quelle a été votre formation ? Et comment avez-vous eu l’idée d’associer le miel et la poterie ?

LB – À ce moment-là, ma belle-mère qui participait à un cours de poterie dans un atelier associatif à Romans-sur-Isère m’a invité à l’accompagner. Rapidement, j’ai commencé à me mettre au tour de potier et j’ai eu l’impression d’être absorbée par le travail de la terre et de retrouver les sensations expérimentées pendant mon adolescence ; période depuis laquelle je n’avais pas pratiqué. De plus, cette activité était thérapeutique car je pensais uniquement à l’objet qui naissait sous mes doigts. Une sorte d’élan vital s’accomplissait et c’était très gratifiant. Mon processus de création s’est mis en place assez rapidement en me formant de manière autodidacte pendant environ neuf mois. Ensuite, j’ai effectué un stage intensif d’une semaine de remise à niveau professionnelle au CNIFOP (Centre international de formation aux métiers d’art et de la céramique) à Saint-Amand-en-Puisaye en région Bourgogne-Franche-Comté.
En parallèle, je me suis formée à l’apiculture. Concernant les abeilles, j’arrive moins à déterminer la provenance de cet intérêt si ce n’est le fait de travailler avec le vivant. J’ai eu l’opportunité de faire une formation pour adultes au CFPPA (Centre de Formation Professionnelle et de Promotion Agricoles) de Die pour des ruchers de moins de trente ruches. À l’issue de cette période de double formation, j’ai lancé mon activité. »

Lucille Boulas travaillant avec un tour de potier © Elsa Rodrigues

Terre & Miel : « Se reconnecter au vivant et à la nature »

J’ai créé mon statut Terre & Miel le 1er janvier 2020. Au départ, j’ai été accueilli par une potière – qui a pris sa retraite depuis – à Claveyson. Depuis un an, je recherchais un lieu où m’installer afin de poser mon tour et de faire cuire des pièces. Elle m’a ouvert les portes de son atelier où elle ne dispensait plus de cours. J’ai commencé à faire mes premières séries dans la perspective de participer à des marchés d’été. Ces derniers ont été annulés en raison de la crise sanitaire, puis reprogrammés et j’ai pu y participer. Dès le début, je me suis sentie accueillie par les potiers et les potières et assez reconnue dans cette discipline que je n’exerçais que depuis quelques mois de manière professionnelle. J’étais étonnée que personne ne me posait la question de ma légitimité à savoir : « qu’est-ce que j’avais fait ? », « d’où je venais ? » ou encore « quel était mon parcours ? ». J’ai été rassurée.

L’atelier de Lucille Boulas à Margès © Elsa Rodrigues

EM – Pourriez-vous présenter votre activité d’apicultrice ?

LB – Lorsque j’ai développé mon activité d’apicultrice, j’ai apprécié l’idée d’amener différentes ruches sur différents territoires en fonction des fleurs présentes à butiner. Il s’agissait de les aider afin de pouvoir récolter suffisamment. J’ai expérimenté de mettre des abeilles à butiner sur des champs de lavande du côté de Crest mais aussi, sur des forêts de châtaigner en Drôme des collines. Je me suis reconnectée au vivant, à la nature et au rythme des saisons. À l’origine, j’ai grandi dans les Ardennes, un territoire très rural.
Il y a moins de deux ans, pendant l’hiver où ma fille naissait, j’ai malheureusement perdu mes ruches. C’était très déstabilisant, un cycle a commencé en accueillant cet être vivant dans la famille et dans le même temps, un cycle s’est terminé. Je me suis fait la promesse de me remettre à l’apiculture uniquement quand je pourrais installer mes ruches auprès de moi. Actuellement, je ne dispose pas de terrain personnel. Mes ruches se trouvaient à environ 1h de route de mon domicile. De plus, si je relance cette activité, je l’envisagerai par le biais d’ateliers d’initiation à l’apiculture pour emmener du public voir des ruches et faire découvrir l’univers des abeilles. Aujourd’hui, je suis du côté de la pédagogie et de la transmission plus que du côté de la récolte, du rendement et de la production de miel. Il s’agirait d’une apiculture de conservation consistant à avoir des ruches pour encourager les abeilles à se multiplier et à rester sur un territoire en particulier l’abeille noire, espèce endémique aujourd’hui en voie de disparition en France. Pour autant, je conserve cette identité, Terre & Miel, car je me sens encore proche de l’interconnexion de ces deux mondes. Je vois aussi le miel comme un symbole de douceur. J’essaie de « mettre du miel » quand j’accueille des élèves dans mon atelier et quand j’accompagne des enfants.
L’apiculture © Elsa Rodrigues

EM – En quoi ces deux pratiques sont-elles complémentaires ?

LB – J’ai trouvé l’intrication de mes deux pratiques en produisant des gammes, surtout en hiver, de cire d’abeille coulée dans des pots en faïence autrement dit, des bougies. J’ai également produit des plats à pain d’épices dans lesquels je disposais mes propres pains d’épices. Puis, j’ai expérimenté une technique d’émaillage de retrait à la cire qui consiste à en faire fondre et à s’en servir comme d’une pâte empêchant l’émail de tenir aux endroits de la pièce où elle a été déposée. L’idée est de créer des motifs. J’ai également constaté que les abeilles recouvraient partiellement de cire les objets laissés dans les ruches comme les nourrisseurs. J’ai essayé de mettre mes céramiques – deux bouteilles – dans mes ruches, d’observer cette capacité des abeilles et ensuite, d’appliquer de l’émail dessus selon la technique décrite précédemment. Les abeilles et moi avons collaboré !
J’avais trouvé une forme de bien-être et de respiration dans le fait de me rendre auprès des ruches et d’être dans le vrombissement des abeilles. Je me sentais hors du monde en raison de la concentration que requiert la vie d’une ruche. Il faut du calme et de la concentration ; deux aspects qui rejoignent la pratique du tour. Enfin, ces deux pratiques sont complémentaires en raison d’aspects saisonniers. L’apiculture est une pratique majoritairement estivale car les abeilles hibernent en hiver, une saison propice à la création en poterie en étant notamment synonyme des fêtes de fin d’année.
Bougies pointillées par Lucille Boulas © Elsa Rodrigues
Créations de Lucille Boulas en collaboration avec les abeilles © Elsa Rodrigues

Le jardin comme inspiration

EM – Pourriez-vous présenter quelques-unes de vos réalisations ?

LB – En travaillant les différentes terres, je me suis rendu compte que les productions en grès sont parfaites pour aller au jardin en résistant notamment au gel. J’utilise une terre qui vient de Bourgogne. J’ai par exemple produit deux types de nichoirs. Le premier, dit « traditionnel », permet l’accueil des oiseaux et le second, nommé « nichoir à rêves », peut servir de mangeoire en mettant des graines à l’intérieur. C’est une pièce suspendue, assez allongée, ressemblant à un nichoir, mais dont on doute qu’un oiseau puisse y nicher dedans ! De par son aspect détourné, elle peut être installée en intérieur ou au jardin. Ces productions me tiennent à cœur car elles encouragent la biodiversité et contribuent au fait que chacun puisse prendre part à cette démarche.

Nichoir dit « traditionnel » par Lucille Boulas © Elsa Rodrigues

Par ailleurs, j’ai découvert la chante-pleure sur un marché de potiers et j’ai trouvé cet objet très poétique. Il s’agit d’un arrosoir médiéval percé de trous pour arroser les semis et les plantes de manière douce et raisonnée. Autrement dit, les petites graines parviennent mieux à s’implanter en raison du fin débit. Quand la chante-pleure se remplit, elle « chante » et quand on lève le pouce, elle « pleure » en libérant l’eau. Ça confère un aspect curieux à cette pièce qui amuse sur les marchés d’été où adultes et enfants peuvent « jouer » avec comme j’apporte une bassine pour faire des démonstrations. J’ai travaillé cette gamme en utilisant la technique du retrait à la cire afin de la décorer de lunes et de gouttes d’eau et j’ai également exploré différents verts et bleus. »
Démonstration de l’usage d’une chante-pleure © Elsa Rodrigues

EM – Pourriez-vous décrire votre récent projet d’un bestiaire d’insectes sur porcelaine ?

LB – Pendant trois hivers, j’ai produit des herbiers que je nommais « Mauvaises herbes ». Pour ce faire, je ramassais des plantes autour de mon atelier, j’appliquais dessus, au pinceau, des oxydes comme le cobalt et enfin, je les retournais sur ma porcelaine à cru, comme un tampon. Lors des marchés et à la boutique de L’Artisanoscope à Romans où j’expose, c’était un prétexte à discuter de botanique car certaines personnes arrivaient à reconnaître les plantes. L’année dernière, j’ai imaginé une gamme d’insectes. Ces derniers sont autant sous mes yeux que les plantes évoquées ci-dessus et c’est sans doute l’origine de l’idée. J’effectue des traces de différentes plantes dans la perspective d’aller vers le figuratif. Par exemple, j’associe des feuilles de verveine et de plantain pour représenter un coléoptère. L’insecte est empreint de végétaux et ces derniers sont encore reconnaissables.
Création de Lucille Boulas représentant un coléoptère © Elsa Rodrigues

La transmission comme une révélation

EM – Vous proposez des cours et des stages de poterie et vous accompagnez des enfants dans la découverte de la terre, qu’apportent ces activités à votre pratique personnelle ?

LB – Depuis la naissance de ma fille, ma pratique s’est vraiment orientée autour de la transmission, de la pédagogie et de l’accueil d’élèves réguliers à l’atelier. Je propose cinq créneaux par semaine ce qui signifie que je reçois trente personnes de manière régulière sur une année scolaire. En juillet, j’interromps ces cours au profit de stages permettant l’accueil de personnes pendant une demi-journée, deux jours ou encore une semaine.
J’ai envie de faire un parallèle avec le métier de sage-femme que je souhaitais faire. En effet, en étant auprès de mes élèves et en les accompagnant dans leurs projets, je me sens comme quelqu’un qui aide, qui contribue à l’émergence d’un objet et qui participe à la naissance de quelque chose sous leurs doigts. Je me sens utile. J’apprécie d’essayer de comprendre chez un élève la cause d’un blocage : « est-ce de nature physique ? » ; « est-ce dans son positionnement face à la matière sur le tour ? » ; « est-ce psychologique ? ». Les personnes avec qui j’engage un travail sur le long terme m’apportent, elles enrichissent ma pratique. Parfois, des choses très belles se produisent aussi lors de séances d’initiation où la personne ne vient qu’une seule fois. Enfin, je suis dans un atelier où j’ai à cœur de faire participer mes élèves dans la construction de mes cours en leur demandant ce qu’ils souhaiteraient réaliser comme pièces ou encore, quelles techniques de décors ils aimeraient découvrir.
L’atelier de Lucille Boulas en présence d’élèves © Elsa Rodrigues
Depuis quelque temps, je réalise des interventions à l’extérieur de mon atelier, auprès d’enfants de 0 à 3 ans accompagnés d’assistantes maternelles via les RPE (Relais Petite Enfance). Il s’agit de découvrir la terre pour la première fois, en y allant doucement, selon les envies de pratique des enfants. C’est gratifiant d’accompagner dès le plus jeune âge, de voir les petits gestes qui se produisent et de valoriser leur pratique. Je travaille également avec deux groupes, les 0 à 3 ans et les 4 à 12 ans, accueillis par l’association « Mes petites aventures » basée à Claveyson. Avec les enfants du second groupe, on crée des choses artistiques ou utilitaires et parfois éphémères car toutes les productions ne sont pas cuites. J’ai également réalisé un projet l’année dernière avec une classe de CM1-CM2 d’une école de Saint-Donat-sur-l’Herbasse. Après une visite du Palais Idéal du Facteur Cheval à Hauterives, j’ai animé une dizaine de séances consistant en la fabrication collective de leur propre palais idéal. C’était intéressant d’étudier les inspirations de cet homme, de les transmettre aux élèves et qu’ils les explorent.

EM – Quels sont aujourd’hui vos questionnements et vos perspectives de créations ?

LB – Pour l’instant, ma pratique de la poterie est très utilitaire avec des pièces dédiées aux arts de la table. J’ai comme projet pour cette année d’aller explorer d’autres chemins. Je me suis aperçue qu’en termes de créativité, ça ne me nourrit plus assez de produire des séries d’objets. Comme j’ai constamment envie d’expérimenter de nouvelles choses, c’est contraignant de travailler en série. En décembre dernier, j’ai participé au salon des créateurs du ChaluTiers, porté par l’Artisanoscope en Nord Drôme et pour la première fois, j’ai exposé deux pièces « autres », uniques, et non destinées à la vente : La Baleine qui Pleure les Océans et l’Ours. Je pense que je ne parvenais pas à les exposer car elles sont plus personnelles. Immédiatement, ça a créé des discussions très intéressantes avec les personnes qui s’arrêtaient. C’était déjà le cas avec mes pièces nommées nichoir et chante-pleure car contrairement à une tasse, à un bol ou à une assiette, on identifie moins facilement les fonctions et on s’attend moins à trouver ce type d’objets.
Je n’ai jamais eu l’opportunité d’exposer en dehors du cadre de la vente et je crois qu’il faut être prête à le faire. Il y a la légitimité en tant qu’artisane avec laquelle je suis familière en revanche, par rapport à celle en tant qu’artiste, je ne me situe pas là pour le moment. »

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