
Incendie de la forêt de Barsac, vu de Sainte Croix©Christophe Rabrioux
SOMMAIRE
- Interroger l’histoire de la gouvernance des forêts.
- Caractériser la forêt du Diois.
- L’omniprésence de l’État, au travers de l’affirmation permanente de l’autorité des Préfets.
- L’affaiblissement des capacités de coordinations.
- La quasi absence de la région malgré les responsabilités conférées en matière d’aménagement du territoire.
- L’effacement du local, alors qu’il devrait être moteur.
- La multiplication des initiatives « citoyennes ».
Auteur :
Pierre-Antoine Landel
Impuissance et solidarité, telles sont les expressions qui ressortent le plus souvent lorsque sont évoqués les incendies de forêts de l’été 2026 dans le Diois.(*)Impuissance devant la violence du feu, son intensité, sa vitesse, son imprévisibilité qui rend vaines bien des initiatives. La durée de la crise constitue un facteur nettement aggravant. Durant deux semaines, assister impuissant aux évolutions du feu, à son passage des crêtes aux pentes, à sa lente descente « en guirlande » vers les zones habitées, attendre la venue des canadairs, génère des tensions difficiles à maitriser. Le feu ne s’arrête que quand il n’a plus rien à dévorer, c’est-à-dire lorsqu’il atteint les zones agricoles non boisées. Face à cela, l’engagement des pompiers et de ceux qui portent l’expérience du feu ont permis de préserver l’essentiel, au prix d’efforts menés à la limite des capacités. Contrairement à nombre de prédictions, annonçant le repli sur soi et l’égoïsme comme forme de réponse aux catastrophes, la solidarité s’est partout affirmée. Chez les habitants, au travers de la fourniture de ravitaillements et pour héberger des personnes déplacées, chez les agriculteurs pour opérer des transports d’eau qui se sont révélés indispensables pour remplir des réserves d’eau ou petits lacs collinaires, effectuer des débroussaillages d’urgence ou accueillir du bétail déplacé. Des centres d’accueil ont fourni des repas en quantité et accueilli des pompiers et militaires. Les élus ont été omniprésents pour répondre aux questions et pourvoir aux besoins de chacun. Mais la place centrale revenait au représentant de l’Etat, en l’occurrence la Préfète de la Drôme, Marie-Aimée Gaspari, qui dirigeait les secours et les évacuations, assurait la communication de crise, et gérait les conséquences de l’incendie.
Vient maintenant le temps de l’après, et parmi toutes les questions posées, une qui ne l’est que rarement, et qui mérite attention : Que nous dit la gestion de ces incendies de la répartition des pouvoirs, entre les différents niveaux d’intervention (État, région, département, communes et intercommunalités) ? Plus précisément, nous renseignent ils sur la capacité de ces différentes échelles d’intervention à se coordonner et à s’articuler ? Plus de 40 ans après les lois de décentralisation, le modèle reste vertical et hiérarchique. L’État, et particulièrement les Préfets restent incontournables, alors que les autres niveaux d’intervention restent effacés, quand ils ne sont pas subordonnés. Pourtant, la loi a conféré aux communes, mais aussi les régions et départements des compétences, susceptibles d’être mobilisées dans le domaine des politiques de défense de la forêt contre l’incendie. En effet, elles ne peuvent se limiter aux seuls moyens d’attaque, elles doivent intégrer des volets de prévention avant le sinistre, puis de réparation ensuite. Les incendies de l’été 2026 sont une occasion d’interroger ces politiques en termes de moyens humains et financiers, mais aussi en terme de capacité des collectivités locales à définir des principes et règles d’intervention adaptés aux spécificités des territoires concernés.
Interroger l’histoire de la gouvernance des forêts
La gestion forestière relève en effet d’une longue histoire.(*) Durant plusieurs siècles, la relation entre seigneurs et habitants, a vu l’affirmation de droits et usages locaux, pour les activités de cueillette, de pâturage, de ramassage de bois mort et autres végétaux, de glands et autres fruits, mais aussi l’affirmation de droits d’affouage communaux (*). L’appropriation seigneuriale des forêts a généré une évolution des partages des droits. Des règles d’accès aux ressources ont été établies localement, avec un partage des droits largement dominés par ceux des seigneurs qui monopolisaient l’accès à la chasse, mais aussi aux coupes forestières. L’ordonnance de Colbert de 1669 marque un basculement vers une gestion d’État, productiviste et policée, au détriment progressif des usages locaux, mais sans jamais les abolir complètement. L’ensemble témoigne d’une tension permanente entre une logique de conservation du patrimoine forestier et une logique d’usage.
La révolution de 1789 marque un tournant. La nuit du 4 Aout acte la fin des privilèges de la noblesse et du clergé, mais aussi celle des droits et usages locaux. La Révolution les fait passer derrière la loi. C’est l’Etat qui devient compétent dans le domaine de la gestion des forêts. Dans un premier temps, une période de libéralisation se traduit par la suppression de l’administration des forêts. Les besoins liés à la révolution industrielle et la multiplication des coupes génèrent une surexploitation. L’administration des forêts est rétablie en 1801, et la vigueur du code forestier de 1827 génère des rébellions locales A partir du milieu du 19° siècle, suite à la multiplication des dégâts liés à la disparition de la forêt en montagne, sont mises en place les politiques de restauration des terrains susceptibles de faire l’objet d’une reconquête forestière.
Cette présentation interroge le statut des forêts en tant que patrimoine. Si certaines phases témoignent de la mise en œuvre de processus de gestion locale assurant la préservation de la ressource, d’autres périodes laissent voir une forte dégradation. Le statut de la forêt en tant que bien commun, faisant l’objet d’une gestion coordonnée par ses parties prenantes est mis à mal, et l’autorité publique se substitue aux acteurs locaux pour assurer une gestion étatique centralisée.
Caractériser la forêt du Diois
L’évolution des paysages du Diois a été profondément marquée par ces transformations. Elles témoignent de la transformation des relations entre les sociétés locales et leur forêt. Durant des siècles, la forêt a fourni des ressources indispensables aux habitants, qu’il s’agisse de matériaux pour la construction, de réserves alimentaire pour le bétail, de sources d’énergies, de réserves de biodiversité, mais aussi d’espaces d’expansion des activités pastorales et agricoles. A la moitié du XIXème siècle, au moment du maximum de population du Diois, la forêt a connu une dangereuse régression du fait d’un surpâturage manifeste. En ont résulté des phénomènes d’érosion, générant des crues dévastatrices dans l’ensemble de la vallée de la Drôme. Différentes lois vont changer les trajectoires. La loi du 28 juillet 1860 crée des aides au reboisement pour les communes et les propriétaires et des périmètres de reboisement sont créés dans les secteurs les plus menacés. La loi du 4 avril 1882, consacrée à la Restauration des Terrains en montagne (RTM), définit des dispositions précises sur le reboisement des terrains en montagne et la restauration des terrains dégradés. Dans le Diois, ce sont plus de 18500 ha qui sont concernés. 185 millions de pins noirs d’Autriche ont été semés et replantés entre 1860 et 1930. Le paysage a été transformé. Au début du 21° siècle, la forêt occupe plus de 73 % de la surface du territoire, sur des reliefs très variés, comprenant des zones difficiles d’accès et des pentes raides. Le pin noir, principalement utilisé pour la pâte à papier est aussi trié pour des poteaux et palettes. Il a tendance à coloniser l’ensemble de l’espace et à refermer les paysages, en particulier les espaces pastoraux. C’est en seconde, voire troisième génération de peuplement que les essences se diversifient, et selon un technicien forestier, « par rapport au temps forestier , l’incendie est arrivé trop tôt » (*). Ainsi, l’extension de la forêt a accompagné une longue période d’exode rural, qui s’est achevée dans les années 1980. A partir de cette date, l’arrivée de nouvelles populations a généré de nouveaux usages, en particulier pour le loisir et le tourisme ; devenus après l’agriculture, piliers du développement du Diois. Aujourd’hui elle relève dans sa grande majorité d’une gestion domaniale.
C’est dans ce type de foret que le feu s’est développé sur plus de 4800 ha au total, relevant à plus de 80% du régime domanial, propriété des communes ou de l’État. Il s’agit d’une zone parmi les moins densément peuplées de France, avec moins de 4 habitants au km². Un forestier parle de la forêt comme « un processus complexe, qui doit prendre en compte la nature du sol et du sous-sol, du climat, de l’altitude et du relief. Interviennent aussi les choix politiques sur la nature de la forêt ainsi que des capacités financières d’intervention et d’entretien. Le résineux propage le feu facilement par les houppiers alors qu’en forêt feuillue le feu est plutôt un feu de sous-bois. La propagation n’est pas la même, ni l’intensité ». Si les années précédentes ont été marqués par des incendies d’origine diverses, sur des surfaces somme toute limitées, l’étendue des dégâts générés par les incendies de 2026, atteint des dimensions jusqu’alors inconnues.
Ces préalables étant posés, les acteurs et la nature des compétences des différents acteurs de la forêt méritent d’être caractérisés. Le tableau n°1 ci-dessous propose une représentation de l’organisation actuelle de la politique de défense contre l’incendie, en distinguant chacun des volets de prévention, de lutte et de réparation. Cette organisation mérite d’être questionnée au regard de la répartition des tâches entre les différentes échelles d’intervention mais aussi de leur capacité à s’articuler. Plusieurs points méritent d’être soulignés, au regard de l’expérience des incendies du Diois au cours de l’été 2026.
Ill 4,5,6,7
L’omniprésence de l’État, au travers de l’affirmation permanente de l’autorité des Préfets.
En cas d’incendie de forêt important, les moyens de secours sont placés sous l’autorité du Préfet, qui dispose d’une autorité unique de commandement sur l’ensemble des services, en particulier ceux de la sécurité civile. En outre, il dispose d’un pouvoir de réquisition qui permet des interventions d’urgence sur des terrains privés ou communaux. L’urgence de situations et l’imprévisibilité de l’évolution des feux justifie cette capacité de commandement unique, reposant sur des personnels dotés d’une expérience adaptée. Les feux du Diois montrent que les résultats sont bien là en terme de préservation des vies humaines ainsi que des habitats. Toutefois, deux écueils restent incontournables : les décisions relatives à l’affectation des avions bombardiers d’eau, dont l’absence est restée incompréhensible de nombreux jours à l’échelle locale. Alors que les ressources en eau du territoire étaient en tension extrême, leur mobilisation aurait permis de renforcer les ressources, à partir du Rhône ou des lacs de proximité. Au niveau national, le déficit de moyens aériens a justifié l’établissement de priorités, au sein desquelles les risques pesant sur les habitations primaient sur d’autres considérations.
L’autre question porte sur l’organisation des Services Départementaux d’Incendie et de Secours (SDIS). Aujourd’hui, ils relèvent de la responsabilité des Conseils départementaux, avec une autonomie administrative et financière. Les communes ou les intercommunalités participent à leur financement selon des clés de répartition propres à chaque département. Ainsi comme dans le cas d’autres domaines de compétences décentralisées, L’État dispose de l’autorité opérationnelle sur de services qui ne relèvent pas de sa compétence ni financière ni administrative, hormis quelques subventions ponctuelles. Cela génère d’importantes interrogations quant à l’organisation des services de secours. Parmi ces questions, le statut des pompiers professionnels et volontaires peine à trouver des réponses tant l’organisation est complexe, entre l’État, les départements, les communes ou intercommunalités.
L’affaiblissement des capacités de coordinations.
L’évolution des politiques mises en œuvre est intéressante à observer, à partir de l’exemple du département de la Drôme. A la fin des années 80, sont apparus les premiers incendies significatifs, en particulier dans le Sud du département. D’importantes interventions forestières, en particulier pour l’ouverture de pistes ont été programmées dans le cadre des Programmes Intégrés Méditerranéens, développés de 1985 à 1992, en préfiguration des politiques régionale européennes. En outre, l’examen des budgets départementaux de 1988 à 1993 montrent que les services de l’État et le Conseil général ont alors défini, en partenariat avec le SDIS et l’ONF, un programme de prévention et de lutte reposant sur des dispositions concrètes : automatisation du réseau météorologique, cartographie des chemins, subventions aux communes pour la création de pistes et chemins, installation de points d’eau, guet aérien, information et sensibilisation du public, patrouilles de l’ONF et de la DDAF, création de vigies permanentes et points hauts radio, acquisition de matériels etc. Chacune des actions était financée par l’État ou le Conseil général, sur la base d’enveloppes définies annuellement, avec des participations possibles de l’Union européenne, du Conservatoire de la Forêt méditerranéenne et de l’ONF. Un examen des budgets du Conseil général montre que ces dispositions ont perduré au moins jusqu’en 1993. Ces crédits ont permis la mise en place d’un dispositif qui a perduré plusieurs années.
En parallèle, dans les années 1990 se sont développées un certain nombre d’expérimentations. C’est ainsi que l’ONF, le service pastoral de la DDAF et l’Association Départementale d’Economie Montagnarde ont expérimenté des opérations de pâturage sous foret. Certaines d’entre elles ont été développées sur la Montagne de Justin et des Solaure, à proximité de Die, aujourd’hui calcinées. Sur ces plateaux, l’histoire fait état de la présence quasi millénaire d’alpages, attestée par la présence des premières grottes bergerie de la région. Ces expérimentations ont cessé au moment de la structuration de l’ONF, opérée entre 1999 et 2008, qui ont priorisé d’autres actions. Dans tous les cas, les incendies de 2026 interrogent l’opportunité du pâturage sous forêt, à côté duquel la réouverture d’espaces pastoraux semblerait préférable. Ce type de question mérite d’être posée à l’échelles locale, entre acteurs de la forêt et du pastoralisme.
Aujourd’hui, le cadre des politiques de prévention est différent. Il est défini au travers d’un document intitulé « Plan Départemental de Protection de la Forêt Contre l’Incendie » (PDPFCI), placé sous la responsabilité exclusive de l’État. Certes le document est complet, rédigé par des services compétents ( CEREMA, DDT), mais son contenu met en évidence des actions dont le financement n’est pas précisé, sans coordination avec d’autres financeurs, et en particulier, la région et le département. L’observation met en évidence une réalisation partielle des actions. On voit par exemple apparaitre des essais de brulage dirigé, et disparaitre les patrouilles préventives du SDIS.
La politique de reconstruction d’une forêt après un incendie a une caractéristique majeure : elle s’étend sur plusieurs d’années voire le demi-siècle. Les textes soulignent à nouveau l’intervention des Préfets, au travers de l’établissement d’un rapport d’expérience, dont il est difficile de savoir s’il sera rendu public. Pour ce qui concerne le Diois, la fin de la crise a été marquée par une visite terrain de la Préfète, accompagnée du Président du Conseil régional et du Conseil départemental, annonciateurs d’une enveloppe de 4 millions d’euros. Le chiffre semble avoir été établi sans concertation préalable avec les élus et acteurs du territoire. Il porterait sur la réparation des dégâts générés par les incendies, mais aussi la mise en place d’un plan de relance du Diois, en pleine crise de la Clairette et après une saison touristique calamiteuse. Pourtant les questions restent posées portent sur la nature des travaux forestiers envisagés, leurs impacts sur les autres activités, l’évolution des usages et la capacité à faire face aux dérèglements climatiques en cours et à venir.
La quasi absence de la région malgré les responsabilités conférées en matière d’aménagement du territoire
Les lois de décentralisation ont confié aux Conseil régionaux une compétence majeure en terme d’aménagement du territoire. En Rhône-Alpes, jusqu’en 2015, cette compétence était exercée au travers du contrat de plan mis en œuvre avec l’État sur des équipements structurants, mais aussi des contrats de développement territoriaux, passés entre la région et des groupements d’intercommunalités, sur la base des priorités définies par les territoires. En 2015, au gré de la création de la grande région Auvergne Rhône-Alpes et du changement de majorité politique, ils été supprimés au profit d’aides à l’investissement des communes, accordées de façon descendante et discrétionnaire. Ces aides à l’investissement ont le mérite de se voir, et de devenir supports aux omniprésents panneaux publicitaires vantant les mérites de la Région en faveur de « ses communes ». Ils ont l’inconvénient de laisser de côté ce qui se voit moins, tels que les politiques de prévention des incendies, ou autres politiques de gestion et d’aménagement forestière programmées sur le long terme.
La responsabilité des régions a été amplifiée par la loi « Notre » de 2015, qui confie aux régions la définition puis la mise en œuvre d’un document intitulé Schéma Régional d’Aménagement et de Développement Durable du Territoire (SRADDET). Au-delà de leur ambition à coordonner les politiques publiques, ils ont pour mission de planifier l’aménagement du territoire sur le long terme, avec des objectifs sur 20 à 30 ans. L’examen du document fait état de mesures concernant la forêt : Elles accompagnent l’animation de projets DFCI, en collaboration avec le Centre National de la Propriété forestière. Il s’agit de créer des ouvrages de défense telles que des pistes, des coupures et des points d’eau dans la forêt privée. La mesure est accompagnée d’une possibilité de financement au travers du Fonds Européen pour l’Agriculture et le Développement Rural (FEADER), dont la programmation relève aujourd’hui des régions. Il s’agit de mesures réservées à la forêt privée, sans prise en compte des massifs dans leur ensemble. Il est intéressant de souligner la suppression des crédits du FEADER affectés à la prévention des risques naturels, tels que les chutes de blocs, avalanche etc.
De plus, le SRADDET est un document opposable aux documents d’urbanisme. En ce sens, il a capacité à fixer des orientations précises aux documents d’urbanisme, en particulier les Schémas de Cohérence Territoriale (SCoT) et Plans Locaux d’Urbanisme intercommunaux ou communaux. Dans les faits, le document s’attache à l’affirmation de généralités, sans fixer d’objectifs précis. De plus, l’approche globale à l’échelle régionale, limite la possibilité d’adaptation aux contraintes et spécificités locales. On le voit, la politique régionale en matière d’aménagement du territoire n’est pas opérationnelle face à des enjeux majeurs de gestion de l’espace tels que l’aménagement forestier et la défense de la forêt contre l’incendie. Cette situation témoigne de la difficulté à prendre en compte la question forestière dans les politiques d’aménagement du territoire, en particulier lorsque la productivité des forêts est limitée par le relief et la nature des bois.
L’effacement du local, alors qu’il devrait être moteur
A l’évidence, le territoire et les acteurs de la forêt risquent d’être les grands oubliés des processus de réparation. Pourtant, rien ne se fera sans les communes, les intercommunalités et le acteurs locaux, forestiers, usagers de la forêts, habitants… Ainsi, lors de l’arrivée des engins de lutte contre l’incendie, un garde forestier d’un secteur incendié témoigne ne pas avoir été sollicité, alors que sa connaissance de la forêt aurait été précieuse. D’autres locaux témoignent d’une difficulté à lancer l’alerte, lors de la reprise du feu, après qu’il ait été fixé une première fois. Durant toute la phase de lutte, alors que certaines communes diffusent des bulletins d’information, la préfecture souhaitait conserver le contrôle de la communication. Ainsi, la préfète Marie-Aimée Gaspari suggère aux élus de la communauté de communes du Diois et de la ville de Die « de s’en tenir aux points réalisés trois à quatre fois par jour par la Préfecture ».
Pourtant le Diois, dispose d’une capacité d’organisation au niveau local. Comme d’autres massifs de montagne, le territoire est à l’origine des premières intercommunalités du département. Il a fait partie des premiers pays test mis en œuvre à la suite de la loi Pasqua de 1995, puis la loi Voynet de 1999. Un projet de territoire, patiemment élaboré depuis des années, y est mis en œuvre, à partir de la mobilisation et de la préservation des ressources locales .Cette dynamique trouve son expression dans la multiplication des gestes de solidarité constatés sur le terrain. Nombre de difficultés ont trouvé leur solution dans une coordination discrète entre élus, acteurs du terrain et services de secours, sans implication des échelons hiérarchiques. Ainsi, à Barnave, un agriculteur témoigne d’initiatives qui ont permis des déchaumages accélérés des débroussaillage d’urgence, des réouvertures de pistes qui ont permis d’éviter un embrasement de terrains. Elle témoigne d’une dimension qui reste impensée dans le domaine de la politique de défense des forets contre l’incendie : celui de l’articulation entre les acteurs citoyens et les services concernés, que ce soit avant, pendant et après l’incendie.
La multiplication des initiatives « citoyennes »
Après l’incendie, des débats émanant de professionnels ou d’acteurs associatifs voient le jour. Deux exemples, peuvent être cités. Le premier porte sur la gestion de l’espace. Dans le Diois, le maintien d’espaces ouverts, susceptibles d’être affectés au pâturage, comme ça l’a été durant le passé, devient un enjeu pour l’avenir. Cette politique doit intégrer des éléments essentiels tels que les politiques pastorales et la gestion durable des massifs forestiers. Le risque est grand d’assister à la réplique des évolutions passées, marquées par la disparition des espaces pâturés et l’envahissement continue par le pin noir. Au regard des résultats des politiques d’aménagement pastorales menées depuis 40 ans, pourquoi ne pas envisager la définition puis la mise en œuvre de plans pastoraux et forestiers territoriaux, animés par les intercommunalités. Il ne s’agirait pas de pâturer les forets en cours de régénération, mais d’ouvrir des espaces susceptibles de réduire la propagation des feux. Ils auraient pour avantage de mobiliser les acteurs locaux autour d’objectifs partagés définis à l’échelle locale. Leur financement pourrait être assuré par la région, avec l’implication de l’Union européenne, de l’État, du département et selon les travaux, des communes, et des propriétaires, sur la durée, au travers de contrats pluriannuels.
Un autre débat porte sur le maintien de la biodiversité. Ainsi, Le collectif « Biodiversité du Diois », déjà cité, a étudié l’impact des incendies sur la végétation mais aussi la faune. Il propose de « donner la priorité à l’observation de la forêt durant plusieurs années, de façon à évaluer l’importance de la régénération naturelle. Dans quelques années, des secteurs dépourvus de régénération naturelle pourraient faire l’objet de plantations. Dans ce cas, il préconise « de choisir des essences présentes naturellement en France, et de ne planter que des feuillus (chênes pubescents, érables à feuilles d’aubier…), plus résistants à l’incendie que les résineux et surtout, de diversifier les espèces ». Il propose d’autres mesures, parmi lesquelles la protection des sols apparait une priorité au travers aménagements de type fascines, hydrologie régénérative etc.
Ainsi le débat est ouvert au niveau local, sur la base d’une expertise portée par des habitants, porteurs de propositions, mais aussi de capacités d’engagement au service du territoire. Bien évidemment, ces initiatives ne trouveront leur efficacité que si elles sont accompagnées.
Pourtant, la réalité des incendies de 2026 souligne les difficultés de mise en œuvre de la décentralisation. Comment ne pas sourire en évoquant la visite de Laurent Wauquiez, conseiller spécial de la région Auvergne Rhône Alpes, en visite le 9 septembre dernier, dans la commune de Rochefourchat, au cœur du Diois. Il venait y annoncer l’attribution d’une aide exceptionnelle pour la rénovation de l’église, dans cette commune qui ne compte plus que 2 habitants permanents. Pour lui, la priorité pour la région d’aider « ses » communes, au risque de les réduire au statut de patrimoines à préserver. Bien que située à quelques kilomètres du massif forestier détruit, aucune visite sur place n’était organisée. Il est aussi intéressant de souligner que la commune de Rochefourchat, administrée par un avocat, membre d’un cabinet parisien, avait refusé il y a quelques années, un projet de fusion avec la commune voisine.
Ainsi vont les ordres de priorités des « grands élus » en 2026. Les effets d’annonce priment sur tout autre considération, et la priorité n’est plus d’accompagner au mieux les initiatives locales, susceptibles d’apporter des réponses adaptées aux territoires, à partir de coordinations entre acteurs. C’est pourtant là que se situe la clé d’une décentralisation réussie reposant sur des besoins locaux, le débat public, avant l’engagement d’actions concrètes pour y répondre. Cela nécessite la mobilisation de toutes les échelles d’intervention, et avant tout, le renforcement de leur capacité à se parler puis à se coordonner, avant d’agir ensemble.





