
Eglise Ste Madeleine, architecte Maurice Biny
Inscrite dans l’histoire de la Reconstruction après la Seconde Guerre mondiale, cette église cache une mémoire enfouie. Lors du bombardement du 6 août 1944, l’église du XIXe est entièrement détruite. Au même emplacement, une nouvelle église est reconstruite en 1955. Aujourd’hui, aucune trace de l’ancienne église n’est visible. C’est pourtant une partie de l’histoire récente du Pouzin (Ardèche) qui est effacée. Une enquête à travers les archives départementales de la Drôme et de l’Ardèche tente de retracer la genèse de cet édifice, tant sur le contexte de la Reconstruction que sur le plan architectural.
En 2003, l’église Sainte-Madeleine a reçu le label « Patrimoine du XXe siècle.
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Auteure :
Chantal Burgard
SOMMAIRE
- 1. Un édifice singulier dans l’œuvre de l’architecte Maurice Biny
- 2. Après l’effondrement, le temps de la Reconstruction
- 3. Dans ses esquisses, les hésitations de l’architecte
- 4. Entre fleuve et falaise, une ligne dans le paysage
- 5. Régionalisme et modernité
- 6. Les fondations, témoins d’une histoire enfouie
S’en suit une enquête sur le processus, dans le cadre des dommages de guerre, du financement et des autorisations, l’évolution du projet, de ses esquisses à sa réalisation, son expression architecturale, le rôle des œuvres d’art, ainsi que sur les sources et influences de l’architecte.
1. Un édifice singulier dans l’œuvre de l’architecte Maurice Biny
Architecte en chef du département de la Drôme, architecte en chef du Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU) en 1946-52, agréé pour la Drôme et l’Ardèche en 1951, Maurice Biny participe à la reconstruction du Vercors et de Valence comme architecte chef de groupe. Il est l’auteur de nombreux bâtiments publics dans la Drôme et l’Ardèche dont la préfecture de la Drôme construite en 1962, labellisée Patrimoine du XXe siècle en 2011. En 1955, il construit l’Eglise Sainte-Madeleine du Pouzin et en 1971 le temple de Guilherand Granges (Ardèche), seuls édifices religieux de sa carrière (*)
2. Après l’effondrement, le temps de la reconstruction
Située à la confluence de l’Ouvèze et du Rhône, la commune du Pouzin a toujours été un site stratégique et plus particulièrement pendant la Seconde Guerre mondiale.
Elle est adossée aux plateaux calcaires qui bordent la rive droite du Rhône. Occupé depuis les Néandertaliens, puis ancien bourg romain, c’est un lieu marqué par les guerres de religions. De par sa situation géographique, le Pouzin a un long passé industriel et ouvrier. Aujourd’hui, la commune compte 2886 habitants (*). Reliée par un pont à la Drôme, elle est traversée par une voie ferrée et l’ancienne Nationale 86 qui longent le Rhône. L’église construite en 1869, de style néogothique se situe sur la Nationale, proche du pont.

Pont de la route en 1905 © ADA 07 (79 Fi 953) Col. Dürrenmatt
. L’effondrement de l’église
Lors du bombardement du 6 août 1944 par les « Forces Aériennes de l’Armée des États-Unis », une grande partie de la ville du Pouzin est détruite, dont l’église.
C’est le deuxième bombardement en quelques jours. Il ne reste de l’église que peu de murs et quelques arches.
« Seule la cloche (fabriquée en 1750 et pesant 225 kg, classée objet d’art en 1943) épargnée par les bombes sera conservée » (*).

Bombardement du Pouzin, l’intérieur de l’église © ADA 07 (41 Fi 3027) Coll. Oisel
Après le déblaiement des décombres et le maintien de certains éléments stables, sa reconstruction est envisagée dès 1946. En octobre 1949, des relevés de l’ancienne église en ruine puis des plans à l’échelle 1/100 sont réalisés par Maurice Biny.
. Le temps de la reconstruction
Le Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU) créé en 1944 et la Coopérative « la Renaissance des Clochers » sont mentionnés comme maîtres d’ouvrage sur les plans du Projet datant de 1952 à 1954.
Le 11 juillet 1946, Maurice Biny signe un état descriptif des dommages concernant l’architecture de l’ancienne église. Il est réalisé avec l’abbé Royer qui a reçu l’autorisation de l’évêque de Viviers et de son conseil, le 4 juillet 1947 pour déposer un dossier approuvant « la reconstitution des biens endommagés, au-dedans et au dehors de l’église du Pouzin » (*).
Le 19 juillet 1951, le MRU décide d’accorder une autorisation prioritaire de travaux pour un montant de 20 millions de francs pour la reconstruction de l’église (*).
Le 13 novembre 1951, la coopérative de Reconstruction immobilière « la Renaissance des clochers » confirme au MRU l’adhésion de la Ville du Pouzin (*).
Le 30 août 1952, le permis de construire est déposé et accordé le 19 décembre 1952 (*).
Le 9 mars 1953, la Direction des Dommages de guerre accorde pour « la reconstitution de l’édifice cultuel une autorisation prioritaire de travaux de 15 millions de francs. » (*). Courrier adressé au maire
Le 14 décembre 1954, les marchés sont signés pour toutes les entreprises et les artisans d’art (maître verrier, sculpteurs…).
Le 15 octobre 1955, l’église est inaugurée.
Le 10 décembre 1956, le certificat de conformité étant délivré le 18 juin 1956, la Direction des Dommages de guerre adresse au Secrétariat d’Etat à la Reconstruction et au Logement, les montants des travaux réactualisés estimés à 44 572 230 Fr, et des honoraires de l’architecte et des experts à 2 327 785 Fr, le montant de l’indemnité immobilière s’élevant au total à 46 900 015 Fr (*).
3. Dans les esquisses, les hésitations de l’architecte
Durant ses premières esquisses, l’architecte hésite entre église de campagne et église monumentale.
Mais c’est en rupture avec l’architecture néo-gothique de l’église ancienne que dès la commande en 1950, de nombreuses études dévoilent le tâtonnement de l’architecte. L’emplacement de l’église et de son parvis, du clocher ou campanile, le caractère de l’église, champêtre ou moderne, sont l’objet de plusieurs esquisses jusqu’en 1952. Mais elles représentent toujours le lien entre le paysage urbain, l’orientation de l’église et son esprit intérieur.
L’étude N°1 (sept 1950) présente une implantation de l’église à peu près à l’emplacement de celle de l’ancienne, le porche s’ouvrant sur la N86. C’est un projet radical avec un toit à une seule pente, des façades abstraites, une abside et une tour avec clocher en fer forgé intégrée au corps de l’église.
Dans l’étude N°2 (sept 1950), l’implantation est la même que la N°1 mais la nef et l’abside semblent entièrement ouvertes sur le paysage. Le puissant clocher est intégré au corps de l’église.
L’étude N°3 (sept 1950) présente l’église en fond, de parcelle avec un mur Est plein qui intègre le porche et un clocher plus campagnard.
Dans l’étude N°4 (déc 1950), l’église est orientée nord-sud. Un petit clocher y est accolé. Le porche bloque un « cloître » ouvert délimité par une arcade.
Sur l’étude N°8 (janv 1951) apparaissent des colonnades qui esquissent une forme de cloître, une à l’ouest de l’église orientée nord-sud, d’autres aux formes courbes qui les relient à la cure.
Le projet de l’étude N°9 est celui qui sera réalisé. L’architecte reprend approximativement l’implantation perpendiculaire à la N86, de l’ancienne l’église, avec un porche ouvert sur elle (voir plan de fondations). Les dessins expriment graphiquement le contraste entre les murs en pierre et le pignon. Un auvent relie l’église au campanile, qui à l’exécution sera réduit.
Après ces hésitations, le choix final est-il le fruit d’un dialogue avec la paroisse ou le diocèse ? Ou bien l’aboutissement du cheminement de l’architecte ? Si l’étude N°9 n’a pas la radicalité de la N°1, il est certain que s’y affirme un projet relativement puissant qui s’ancre dans son territoire par son orientation, la simplicité de son volume, sa toiture et ses murs en pierre locale.
4. Entre fleuve et falaises, une ligne dans le paysage
A l’échelle du paysage, une composition dynamique est esquissée autour d’un « cloître »
A l’échelle de la vallée et de son fleuve, la nouvelle église embrasse le paysage marqué par son passé industriel.
Plus imposante que l’ancienne église, son bas de pente de toiture se situe à une hauteur de 20,85 m alors que celui de l’ancienne église était à 12 m du sol. Le campanile culmine à 48,70 m avec sa flèche alors que l’ancien clocher, plus fin, culminait à 35,70m. Le nouveau campanile perçu de loin à plusieurs km est un repère dans le paysage.
L’église est implantée perpendiculairement à l’ancienne N86. La masse de l’église bloque la composition. Le plan de masse en accentue les ombres. Le presbytère, perpendiculaire à la nef, délimite ainsi un jardin dans l’esprit d’un cloître, protégé du vent. L’auvent en saillie, protège l’entrée. Il est relié par un mur horizontal en pierres au haut campanile qui dynamise la composition.
5. Régionalisme et modernité
Une volumétrie simple, des murs de béton revêtus de pierres locales, une toiture à deux pentes, des ouvertures minimalistes et rigoureuses, un mur de vitrail signent cet édifice.
A première vue, venant du nord, la sévérité de cette église l’apparente à un «temple protestant». Puis, en s’en approchant, le campanile à ailettes en béton et la croix sur la façade de l’entrée sont les signes clairs d’un édifice catholique.
La notice POP (Plateforme Ouverte du Patrimoine) évoque le contexte de la commande :
«Pour la construction de cette église, Biny s’est vu imposer un cahier des charges précis; en effet, parmi les contraintes à respecter se trouvaient l’orientation (façade latérale au nord), le respect de l’architecture locale et du cadre méditerranéen, l’édification du bâtiment sur l’emplacement d’origine. Malgré tout, l’église suit le courant dit, d’église “banale”, à l’inverse de certaines constructions religieuses de l’avant-garde artistique issues de Le Corbusier à la même époque. Le but premier de Biny est de soumettre l’espace à l’émotion : il s’efforce simplement de répondre à un besoin, celui de construire un édifice nécessaire à la communauté chrétienne, sans prétendre faire œuvre ni porter témoignage ».
L’église est couverte d’une toiture à deux pans en tuiles mécaniques creuses.
Les murs nord, ouest et sud sont construits en béton armé recouverts de pierre locale, calcaire gris avec nodules gris foncé (pierre de Chomérac). Ils comportent peu d’ouvertures. Au nord en partie basse, sept meurtrières. Au sud, le long vitrail horizontal inscrit dans la géométrie du mur, éclaire le bas-côté de la nef. En saillie, le renflement du mur courbe ouest évoque les absides situées derrière le chœur.
A l’est, le pignon aveugle de l’entrée, encadré par le retour des murs en pierres, porte une fine et immense croix en bois.
Le haut campanile, tour clocher isolée de l’église (*) de 48,70 m de haut, en béton non armé, signale de loin la présence de l’église. Après la Seconde Guerre mondiale, les campaniles font partie du vocabulaire de l’architecture religieuse (Eglise Saint-Pierre de Trinquetaille à Arles, architecte Pierre Vago1953, Label Patrimoine XXe en 2012 (https://ast-arles.org/eglise-saint-pierre/), l’église de Corny sur Moselle de Pingusson (1957-1960), l’église d’Imatra en Finlande d’Aalto 1958 … )

Eglise Saint-Pierre de Trinquetaille à Arles © RC

Station service de Valence « le Relais du sud », 2004 © Gilles Aymard
Le campanile se dresse avec sa flèche à une hauteur de 48,60 m. Ses ailettes, nécessaires à la résonnance de la « chambre des cloches », évoquent celles du Pavillon des Renseignements et du Tourisme à l’Exposition Universelle de 1925, construit par Robert Mallet-Stevens (1886-1945). Motifs souvent repris dans les constructions affichant leur modernité, comme à la station service de Valence « le Relais du sud » de 1937 par (architecte Henri Garin), labellisée ACR en 2003.
L’auvent en béton qui protège l’entrée de l’église fait le lien entre l’église et le campanile, comme une agrafe, en s’appuyant sur un mur de pierres. Leur horizontalité dynamise la composition par rapport à la façade de l’église et à la verticalité du campanile.
6. Les fondations, témoins d’une histoire enfouie.
La simplicité de la nef ne laisse pas soupçonner la complexité des fondations. Car celles de la nouvelle église, bien que légèrement désaxée, réutilisent partiellement celles de l’ancienne et s’appuient en console sur ses fondations.
Avant sa démolition complète, un relevé de l’ancienne église et de ses fondations a été réalisé. On suppose que c’est par souci d’économie, pour éviter le démantèlement et le déblaiement, que les anciennes fondations ont été réutilisées. En effet, le réemploi des matériaux de bâtiments anciens ou de parties d’ouvrages en architecture remonte à l’Antiquité égyptienne, grecque ou romaine, tant que les matériaux étaient rares, difficiles à extraire, à transporter, à tailler et mettre en œuvre : donc un moyen économique de construire.
7. La nef, une simplicité dynamisée par un éblouissant mur de lumière
La dissymétrie de la nef, les parois abstraites presque sans ouverture et l’absence de décor mettent en valeur le long vitrail qui éclaire la nef. Les formes infléchies du mur du chœur, du garde-corps de la tribune, les plis du mur nord favorables à l’acoustique, adoucissent son volume et sa lumière.
L’intérieur de l’église comprend, à l’entrée, un baptistère aux parois en pierre et éclairé zénithalement, une nef de 714m2 et son chœur, une tribune sous laquelle deux groupes de confessionnaux. La sacristie se situe dans l’aile en retour de la nef, prolongée par un logis.

Intérieur de l’église en 2026 © Chantal Burgard
De plan rectangulaire, la nef de 16,40 m de large comporte un étroit bas-côté au sud, séparé par deux piliers en béton oblongs. Le bas-côté sud est éclairé sur sa longueur d’un mur de vitraux. Au nord, 7 meurtrières évasées complètent la lumière dans la nef par des vitraux colorés.
Le chœur, légèrement surélevé de 3 marches, est éclairé indirectement par un voile infléchi et courbe qui dilate l’espace, masque la fine baie verticale sud et adoucit le volume. Cette lumière diffuse, symboliquement immatérielle, accentue l’ombre la fine croix haute de 7m.
Le garde-corps incliné de la tribune, initialement prévue pour un buffet d’orgues et la maîtrise de la paroisse, reprend le vocabulaire de surfaces légèrement courbes et inclinées.
Deux groupes de confessionnaux fermés par de fins claustras en bois sont séparés de la nef par un écran en lames verticales en béton.
Jusqu’en 1955, l’architecte a dessiné de nombreux croquis et détails d’exécution d’architecture et de mobilier, une pratique courante à cette époque: détails de construction, de serrurerie et de menuiseries intérieures et extérieures (en noyer), des sièges (ceux de l’assemblée et des enfants de chœur), l’extrémité de la flèche et le paratonnerre ainsi que ceux du mobilier liturgique, fonds baptismaux, chemin de croix, détails d’autels, croix intérieure et extérieure…
Le frère de l’architecte, Jacques Biny (1913-1976) designer et fabricant de luminaires, a fourni pour l’éclairage de la nef, des fines suspensions réalisées spécialement pour l’église par sa société parisienne « Luminalite » pour un forfait 149 320 Fr : « projecteurs coniques en métal laqué noir équipés de lampe » Flood Color-Jaune et des appliques en métal laqué jaune échantillon cylindre en plastique blanc monture en cuivre» (*). Les projecteurs ont été malheureusement remplacés par des lustres qui n’ont pas leur élégance. Aveuglants et trop présents, ils altèrent la sobriété de l’espace intérieur.
Le confort moderne est présent. Par le vide sanitaire et des grilles réparties dans la nef et dans les claustras arrière, le chauffage, à priori par air pulsé, provient de la chaufferie située en sous-sol, imbriquée dans les anciennes fondations (*).
Les entreprises sont essentiellement locales, de Valence, Montélimar et la Voulte, hormis le maçon Léon Grosse d’Aix-les Bains. L’entreprise Fernand Biny, père de Maurice Biny réalise en staff mouluré la coupole du baptistère pour un montant de 85 000 Fr (*).
Les éléments de décor liturgique sont englobés dans les marchés. Au préalable, en 1954 une demande pour un dédommagement s’appuie sur un descriptif précis du mobilier détruit (3 autels en marbre, un chemin de croix sur 2 m de hauteur, sculptures, vêtements…) établi par l’architecte et l’abbé Royer (*).
Le bas-relief représentant le Christ et Sainte Madeleine est l’œuvre du sculpteur André Deluol (*), et la statue en bois de la Vierge avec l’enfant, l’œuvre de Philippe Kaeppelin (*).
8. Un mur de lumière, riche de symboles et de couleurs
Les vitraux du mur sud et des 7 meurtrières nord sont l’œuvre du peintre verrier François Chapuis demeurant à Paris (1928–2002), réalisés par l’atelier Balayn, créé en 1950 à Loriol. François Chapuis, et Jean-Marie Balayn ont souvent travaillé ensemble, en particulier à l’église Saint-Nicolas d’Aïssey (1956). Le marché attribué Chapuis, appelé ici maquettiste, est signé le 14 décembre 1954 par la Coopérative de Reconstruction et édifices religieux sinistrés « la renaissance des clochers » pour un forfait de 350 000 F comportant un engagement sur un délai de 4 mois. Le maître verrier Balayn, pour un forfait de 700 000Fr, devra n’apporter aucune modification à la maquette et réaliser les vitraux dans un délai de 2 mois après ordre écrit (*).

Détail meurtrière Nord © Chantal Burgard

Détail 1ère meurtrière (sous la tribune) Nord ©Chantal Burgard
Aucune archive ne permet de connaître la genèse du vitrail, de la commande aux croquis préparatoires, qui aurait pu expliquer les intentions de l’artiste sur le plan architectural et spirituel.
A l’intérieur, les formes douces des murs et plafond réfléchissent les différents types de lumière et invitent au recueillement. Ce qu’apprécient les fidèles, un espace apaisé et enveloppant.
9. A la recherche des influences de Maurice Biny
La modernité nuancée de l’église du Pouzin questionne : quelles peuvent être les sources et les références de l’architecte en matière d’architecture religieuse ?
Si la modernité de sa pensée est déjà présente dans son premier projet à Valence, un immeuble d’habitation privée (*) construit en 1939, elle s’affirmera dans toutes ses réalisations ultérieures dont la plus reconnue est la préfecture de Valence, construite en 1962 dans un esprit de modernité empreint de rationalité et de clarté, sans artifice.
9.1 Dès les années 1930, l’architecture moderne s’impose dans les revues d’architecture.
La revue « L’art Sacré ».
La revue de l’art religieux catholique, « L’art Sacré » (1935 à 1969) a diffusé et légitimé sur le plan liturgique, une approche moderne de l’architecture religieuse. Sous la direction des pères dominicains Pie Regamey et Marie-Alain Couturier, elle a vigoureusement œuvré, pour la modernité de l’architecture et des œuvres d’art sacré en promouvant « L’aspect dépouillé de l’art contemporain, son recours à des moyens pauvres, la recherche de vérité dans l’architecture par l’affirmation des structures, la simplification des formes liée aux nécessités des nouveaux matériaux, le discrédit, jeté sur le décor gratuit : toutes ses orientations furent interprétées comme des équivalents plastiques de la spiritualité de pauvreté » (*).
Or, figurent quatre cartes postales de l’église Notre-Dame-du-Léman à Thonon-les-Bains dans les archives professionnelles de Maurice Biny. Ces cartes postales non écrites et conservées, ne peuvent que témoigner de l’intérêt de Maurice Biny pour l’architecture religieuse à travers cette église qu’il a sûrement dû visiter.

L’Art sacré. N°3 sept. 1935
© Service national – bpt6k9809689c

Cartes postales de l’église de Thonon-Les-Bains © ADD 26 (317 J130 2)
Quelques années plus tard (1937-1946) Maurice Novarina a construit l’église Notre-Dame-de-Toute-Grâce au plateau d’Assy en étroite collaboration entre le chanoine Jean Devémy, le père dominicain Marie-Alain Couturier et de nombreux artistes représentant l’art moderne de cette époque (*).
De plus, à partir des années 1930, «les architectes modernes dominent la plupart des publications et des revues» (*).
Des articles, entretiens et monographies paraissent dans des publications de plus en plus nombreuses, médiatisent leurs réalisations, des analyses, les tendances et les idées, telles celles de Pierre Vago (1910-2002) architecte critique et directeur de la publication de la revue Architecture d’Aujourd’hui.
En 1938, il faut noter que dans N°7 de 1938 de la revue Architecture d’Aujourd’hui (p.42), Pierre Vago, a déjà écrit un article sur l’église de Notre Dame du Raincy construite en 1923 par Auguste Perret, œuvre « inaugurale » selon l’expression de l’historien Jacques Lucan (*).
Toujours dans ce numéro 7 de 1938 de la revue AA (p52 à 54), figure l’église Saint-Jean à Bâle construite en 1931 (architectes K.Egender et E. Burkardt), dont la nef au plan dissymétrique est éclairée par un mur latéral entièrement en briques de verre.
Pierre Vago y signe ce texte sur l’architecture religieuse.
« La liturgie ne prescrit aucune forme pour les Eglises ; l’orientation vers l’Orient n’est ni de règle, ni de tradition.[…] Aucun « style » n’est imposé, bien entendu. ʺ Il faut tenir pour règle que les véritables exigences de l’art ne sont jamais en opposition avec celles de la liturgie. La richesse et le faste n’ont jamais été nécessaires: la sobriété, voire même une pauvreté digne, sont parfaitement indiquées pour la maison du Seigneur. Pour l’ornementation de l’autel, les éléments nécessaires suffisent. La dignité de l’Eglise et de l’Autel exigent l’élimination de tout ornement inutile et pastiche… ʺ […].Pour le reste, l’église doit être considérée par l’architecte comme tout autre problème d’architecture. Les besoins pratiques varient suivant la situation, la destination, les conditions particulières […].L’emplacement et la forme du terrain jouent un rôle considérable. Les possibilités financières, les matières pouvant se trouver sur place, sont encore des éléments de grande importance.[…] Nous avons simplement tenu à rappeler que l’Eglise accorde aux artistes, la plus grande liberté et la plus entière confiance : à eux de s’en rendre dignes. »

AA juillet 1938 © Cité de l’architecture

Eglise à Bâle © Cité de l’architecture
9.2 L’influence du mouvement moderne finlandais
En Finlande, ont été édifiées des églises radicalement modernes. Or les analogies sont frappantes : murs de verre, formes organiques, absence de décor, croix minimalistes …
Dans la chapelle de Turku en Finlande construite en 1941 par Erik Bryggman, la nef couverte par une voûte en berceau dissymétrique est ouverte latéralement par un grand mur de verre, sur la forêt où s’érige la croix. https://en.docomomo.fi/projects/resurrection-chapel/ Helena Soiri-Snellman)
Une référence majeure, l’église de l’architecte finlandais Saarinen à Minneapolis
Dans la notice de classement , il est indiqué que Biny aurait été inspiré par l’église évangélique du Christ de Minneapolis construite en 1949 par l’architecte finlandais Eliel Saarinen (1873-1950), émigré aux USA en 1923. Quelques années plus tôt, en 1942, Eliel Saarinen a construit la First Christian Church à Colombus (Indiana) dont il reprendra à Minneapolis les principaux éléments : une nef rectangulaire, un éclairage indirect sur le mur de fond du chœur, des murs abstraits, un campanile.
En décembre 1950, le N° 33 de la revue Architecture d’aujourd’hui, consacre cinq pages à cet édifice.
Dans l’église évangélique du Christ de Minneapolis, quatre piliers légèrement décalés pour s’adapter au mur courbe du chœur, délimitent les bas-côtés qui sont éclairés par d’étroites ouvertures. « Les murs sont en brique et pierre, la charpente métallique enrobée de béton. L’architecte a particulièrement soigné l’acoustique en créant des murs, non parallèles, avec l’inclinaison du faux-plafond qui est doublé de panneaux acoustiques et la courbure du mur du sanctuaire. Le vitrage toute hauteur invisible, projette la lumière naturelle sur le mur blanc, courbe de l’abside. »

Chapelle de Turku© Simo Rista / MFA

La First Christian Church © Benjamin L. Ross

Eglise évangélique du Christ à Minneapolis © wikiland / Jason R. Woods.

Eglise de Minneapolis © Cité de l’architecture
« Cette œuvre remarquable, par sa pureté, la franchise de son inspiration et la maîtrise de son exécution technique, constitue dès à présent une des meilleures contributions de l’architecture contemporaine, à l’art sacré de notre époque. Seules, quelques églises de Moser (Suisse) et la chapelle de Bryggman (Finlande), soutiennent la comparaison. Leur conception est d’ailleurs très proche de l’œuvre de Saarinen par la même expression dépouillée, la simplicité des matériaux et le traitement des volumes. Il se dégage de cette église modeste par ses dimensions, et son budget, une impression de calme et de majesté qui fait évoquer les premières basiliques chrétiennes.[…] Dès le départ de l’étude, une collaboration étroite a été établie avec des spécialistes en acoustique… C’est ainsi que la recherche d’une parfaite audibilité a fait adopter le non-parallélisme des murs latéraux de la nef centrale et la différenciation de leur traitement surface, l’inclinaison du faux plafond, la courbure du mur du sanctuaire. Il est d’autant plus remarquable que ces considérations purement fonctionnelles ont conduit à une résultante plastique qui ne trahit pas le caractère du lieu, mais amplifie la conception qu’en avait l’architecte. ».
Or dans l’église du Pouzin, Maurice Biny reprend les mêmes principes d’une nef éclairée sur la longueur du bas côté, un éclairage invisible du chœur par une haute et étroite fente « qui crée l’illusion d’un espace illimité », une tribune, des voiles et pans inclinés. A t’il pu avoir connaissance de cet édifice par les revues d’architecture françaises ?
Peut être aussi évoquée l’influence de l’architecture organique du couple d’architectes finlandais Alvar Aalto (1898-1976) et Aino Aalto (1894-1949). Les formes courbes et pans brisés du célèbre pavillon finlandais de l’exposition universelle en 1938/1939 à New York, leur valurent une notoriété internationale. Le couple était des amis de Brygmann et très liés aussi à Eliel et Eero Saarinen qu’Alvar allait voir chaque fois qu’il se rendait aux USA.(*) Une exposition a d’ailleurs eu lieu sur Aalto à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts de Paris en 1950 (*) .
Pendant les années de la Reconstruction, ce vocabulaire architectural empreint de dénuement est repris: des églises avec campaniles, des nefs aux espaces dénudés sans décor, des sources de lumière invisibles, des murs de vitraux latéraux, un mobilier liturgique minimaliste caractérisent une partie des églises reconstruites de cette époque. En particulier, l’architecte Georges-Henry Pingusson (1894-1978) a reconstruit des églises remarquables, en Moselle : à Fleury, (1955-1963) une nef dépouillée avec une lumière indirecte sur le chœur, des églises avec campaniles à Corny (1956-1960) et Boust (1958-1963).

Eglise de Fleury Architecte Pingusson © Chantal Burgard
Ainsi que l’a écrit en 1959 André Bloc à propos des programmes religieux: « l’église était un des derniers refuges de l’architecture.[…] Elle permet à l’architecte d’obtenir par transcendance des formes, la spiritualité au milieu d’un monde où la « boîte a habiter », sous toutes ses formes, s’est tellement appauvrie que l’architecte est réduit à un rôle de constructeurs de bâtisses, en abandonnant tout esprit de plasticien; l’église représente un dernier bastion de défense » (*).










































