Camille Gabert, graphiste et illustratrice

L’originalité des créations de Camille Gabert est avant tout dans la diversité des sujets traités, notamment pour la jeunesse : des caves de la Chartreuse à l’art contemporain, de l’écologie à la mobilité. Elle est aussi dans sa démarche d’associer graphisme et illustration et de donner une place particulière au dessin. Dans cet entretien, Emma Margiotta interroge la créatrice sur le contexte de ses commandes, l’élaboration de chaque projet, les valeurs qu’elle partage.

Auteure :
Emma Margiotta

Entretien avec Camille Gabert,
(1er décembre 2025)

E M – Pourrais-tu présenter brièvement ta formation ?

CG – J’ai toujours dessiné, participé à des ateliers de dessin et apprécié les arts plastiques pendant ma scolarité. J’ai validé un baccalauréat en arts appliqués et poursuivi par un BTS en design graphique à Chaumont (Haute-Marne). Il s’agissait d’une formation technique dans laquelle j’ai étudié des logiciels de mise en page, la réalisation d’affiches, de logos et de sites web. Comme le dessin me manquait, j’ai continué mes études supérieures à l’École Émile Cohl de Lyon. Mon projet était de faire du cinéma d’animation avant de me rendre compte que je préférais les images fixes à celles en mouvement. Dans cette structure, où j’ai étudié cinq ans, j’ai découvert l’illustration que j’ai mélangée à mes précédentes connaissances en graphisme. Aujourd’hui, je m’aperçois que les personnes qui me contactent apprécient que je sois illustratrice et graphiste, car elles évitent de multiplier les prestataires et que je traite ces deux aspects en même temps. J’ai terminé mes études en 2020 par un stage de six mois, qui s’est prolongé jusqu’en 2021, pour le magazine Grain de Sel dont l’entreprise édite également le journal Tribune de Lyon. Cette expérience m’a permis de côtoyer des journalistes et de développer des livrets-jeux dans le cadre de collaborations. J’ai ainsi pu accroître mon réseau en travaillant pour des collectivités comme la Ville de Lyon et la métropole de Lyon. Depuis cette période, j’exerce en freelance.

E M – Pourrais-tu revenir sur les circonstances de ta participation, en tant qu’illustratrice, à l’exposition Un empire, des peuples qui s’est tenue à Lugdunum du 4 octobre 2024 au 1er juin 2025 ? Quel a été le cahier des charges fourni par le musée ? As-tu rencontré des difficultés ? Comment ta créativité a-t-elle pu s’exprimer ?

CG – En 2022, j’avais déjà travaillé avec le service communication de Lugdunum en illustrant des têtes à trous sur le thème du spectacle au temps des Romains. Pour cette seconde collaboration, j’ai travaillé avec le service des expositions du musée et été contacté un an avant. Le cadre du projet était le suivant : une exposition racontant le parcours de six personnes ayant vécues à l’époque gallo-romaine et originaires de différents peuples de l’Empire romain. Le service des expositions souhaitait mettre en images ces six parcours, ces six histoires, pour les visiteurs et les visiteuses, sans savoir le résultat final. Via mon compte Instagram, mes interlocuteurs ont trouvé le visuel d’un château réalisé au fusain pendant mes études et ils m’ont demandé d’exploiter cette veine pour l’exposition. En parallèle, ils élaboraient un appel à projet pour trouver un scénographe – avec lequel j’allais travailler – et réfléchissaient à la cohabitation entre ces deux prestataires.
Affiche de l’exposition « Un empire, des peuples », Lugdunum. Conception graphique : Prisme Consulting, Illustrations personnages : Camille Gabert
Vue de l’exposition « Un empire des peuples », Lugdunum © Camille Gabert
Comme j’ai un dessin naturellement orienté jeunesse, j’ai apprécié le challenge de reprendre mes cours de dessin d’anatomie afin de créer un univers graphique plus réaliste. Dans ma pratique, je préfère commencer par eux et créer ensuite l’ambiance autour, avec les couleurs et les décors. J’ai travaillé avec une équipe de spécialistes de l’histoire gallo-romaine à laquelle je proposais régulièrement des croquis très détaillés à valider. Par exemple, concernant le personnage de Secundinia au marché, j’avais placé des carottes dans son panier alors que ce légume ne se trouvait pas à cette période-là ! Il fallait les remplacer par des navets ou des panais. Au début du projet, j’avais peur de ces retours très précis et, en définitif, même si mon dessin était réaliste, le côté graphique a permis quelques écarts. Par exemple, prendre en compte des réalités historiques pour les dessins des vêtements n’a finalement pas été une contrainte, mais un enrichissement, car j’ai travaillé à partir de sources visuelles et textuelles fournies par Lugdunum. Ma créativité n’a donc pas été bloquée et j’ai au contraire pu ajouter des détails dans mes dessins pour raconter des aspects de ces personnages au-delà des visages. Par exemple, le grand manteau de Thaïm est orné de plein de motifs. En tant que marchand, il voyage beaucoup, récupère des objets et participe ainsi au transfert des cultures entre les différents peuples de l’Empire romain.
Secundinia au village militaire, exposition « Un empire des peuples », Lugdunum
© Camille Gabert
Thaim à Qanawat, exposition « Un empire des peuples », Lugdunum
© Camille Gabet

Côté technique, j’ai réalisé toutes mes images à la main, au crayon de papier et au fusain. Il s’agissait d’une demande du musée, pour retrouver un côté ancien et laisser une trace sur du papier. Ensuite, elles ont été colorées à l’informatique. D’un part, j’évitais le risque d’éventuels changements de couleurs attribuées aux personnages, tout en sachant qu’elles ont été imposées par la scénographe Céline Daub et la graphiste Clara Emo Dambry, et qu’elles sont arrivées après la réalisation de mes dessins. D’autre part, je devais envoyer des fichiers informatiques à l’imprimeur. J’ai rencontré des difficultés techniques au moment de scanner mes dessins en raison de leur grand format et du format A4 de mon scanner. Afin de rendre compte de l’aspect de mes dessins, j’ai travaillé sur des fichiers numériques très volumineux, me heurtant aux limites de mon ordinateur. Par ailleurs, même si j’ai passé beaucoup de temps avec mes crayons sur ces dessins, j’ai du mal à les voir comme des œuvres à part entière, ce sont des étapes de travail.

Étape de dessin, crayonné, Thaim à Qanawat, exposition « Un empire des peuples », Lugdunum © Camille Gabert
Étape de dessin, mise au propre – fusain et crayon, Thaim à Qanawat, exposition « Un empire des peuples », Lugdunum © Camille Gabert

E M – Pourrais-tu revenir sur ta production de carnets de jeux à destination du jeune public en présentant Les mystères de l’Élixir végétal remis aux enfants lors de leur visite des caves de la Chartreuse à Voiron (Isère) et celui dédié à la 17e Biennale d’art contemporain de Lyon en 2024 ?

CG – L’équipe des caves de la Chartreuse à Voiron m’a contacté en raison de la spécificité de sa structure, accessible à toutes et à tous, mais en réalité, peu aux enfants comme elle traite notamment d’alcool. L’objectif de ce livret de jeux, paru en avril 2023, était de fournir au jeune public des activités à réaliser pendant qu’il accompagne sa famille. J’ai visité les caves de la Chartreuse afin d’imaginer, avec la chargée de communication, les contenus qui devaient en permettre une découverte par le jeu et l’illustration. Il s’agissait donc d’une co-construction, en réponse à un besoin : s’adresser aux enfants, sans parler d’alcool, et dynamiser leur visite de ce lieu. Nous avons opté pour l’élixir, aux vertus thérapeutiques, comme fil conducteur. J’ai été complètement libre pour la partie création en m’appuyant, pour les contenus, des informations historiques fournies par l’institution. La partie conception a été très stimulante en raison des multiples idées qui survenaient et des choix qu’il fallait faire.
Livret de jeux des caves de la Chartreuse © Camille Gabert

Concernant le carnet de jeux de la 17e Biennale d’art contemporain de Lyon en 2024, il s’agissait de renouveler cet objet destiné aux enfants et de faire connaître Les Grandes Locos, nouveau lieu de cette manifestation culturelle tout en faisant aussi apparaître le macLYON. J’ai travaillé avec Clarisse Bioud, rédactrice en chef de Grains de Sel, qui avait une vision journalistique et de gestion de projet, à laquelle j’ai apporté ma créativité. Nous avons affiné le besoin initial en se questionnant sur l’âge des enfants et le fait de s’adresser à des fratries. Nous avons également questionné les œuvres à évoquer en élaborant un livret en accordéon afin de les spatialiser dans Les Grandes Locos. Notre difficulté a été de ne pas dénaturer les propos des artistes. Pour la première fois, je devais me réapproprier le travail d’artistes afin de proposer des jeux permettant la compréhension d’œuvres. Nous avions prévu des activités à faire pendant la visite, et avons eu comme retours qu’elles étaient réalisées en partie sur place et en partie à la maison. Le fait de ramener le carnet de jeux est intéressant, ça permettait aux parents de prolonger les discussions après la visite.

Livret de jeux de la 17e Biennale d’art contemporain de Lyon en 2024 © Camille Gabert et Grains de Sel

E M – Parmi tes activités, j’ai également relevé l’illustration de l’ouvrage jeunesse L’arbre au milieu du village écrit par Orianne Lallemand, publié aux éditions Glénat Jeunesse en octobre 2023. Pourrais-tu présenter ce projet ? Ton travail d’illustratrice a-t-il eu lieu en même temps que l’élaboration de l’histoire ou as-tu travaillé aux illustrations à partir d’un texte terminé ?

CG – L’histoire était déjà écrite, je n’étais donc pas présente au début de ce projet. Glénat Jeunesse m’a contacté pour un travail d’illustration, une commande d’un nombre d’images. J’avais rencontré des personnes de cette maison d’édition deux ou trois ans avant lors d’un job dating. J’ai reçu le texte – qui a très peu évolué jusqu’à la version finale – afin de me faire une idée de l’histoire et de répondre à leur proposition. Orianne Lallemand est une autrice connue pour sa série jeunesse Loup. En parallèle, elle publie des one shot comme L’arbre au milieu du village. Le sujet, relatif à la nature, aux arbres, m’a plu. De plus, j’ai toujours eu envie de faire un livre jeunesse. J’ai reçu quelques directives de la part de l’autrice, sans obligation de les suivre, et donc été plutôt libre pour la réalisation des images. La maison d’édition m’a quant à elle demandé un dessin plutôt réaliste et non cartoon. J’ai apprécié le fait d’ajouter des détails et d’amener ainsi une seconde lecture par le dessin pour agrémenter le texte tout en le respectant. J’envoyais au fur et à mesure mes crayonnés à la maison d’édition et n’ai pas eu de contact avec Orianne Lallemand pendant la conception du livre. Le projet aurait été co-construit, nous aurions pu échanger. Dans le cas présent, la maison d’édition me faisait des retours, envoyait certaines choses à l’autrice, et prenait parfois en compte les retours de cette dernière. Je n’ai pas vu d’inconvénient à procéder ainsi. Nous nous sommes rencontrés plus tard, lors d’un salon. C’était intéressant de discuter de son parcours dans le domaine de la littérature jeunesse. Cette expérience m’a permis de découvrir ce milieu professionnel qui n’est pas le même que celui de la communication. Par exemple, la temporalité d’un projet est plus longue – la date de parution n’est pas toujours connue – contrairement à celle d’une commande d’un livret-jeux qui doit être parfois conçu et imprimé en quelques mois seulement.
« L’arbre au milieu du village », couverture © Orianne Lallemand et Camille Gabert, Glenat Jeunesse

E M – La création de l’identité visuelle et des supports de communication (dépliant, stickers, affiche) du projet d’installation d’une Tribox dans le quartier du Prainet à Décines en novembre 2023 ont aussi retenu mon attention. Pourrais-tu présenter ce projet ainsi que le conteneur réalisé par l’Atelier Anamorphose dans le cadre d’un chantier jeunes ?

CG – Le bailleur social Alliade Habitat m’a contacté après avoir découvert mon travail via des livrets-jeux, tel que Y’a du zéro déchet dans l’R, réalisés en partenariat avec Grains de Sel et la Métropole de Lyon. Le contexte de ce projet était le suivant : la gestion des déchets est complexe dans ce quartier, il y a des dépôts sauvages et des difficultés à expliquer le tri des déchets. Alliade Habitat m’a commandé des supports destinés à sensibiliser les habitants, pas à la gestion des déchets de manière globale, mais en ciblant leurs problématiques quotidiennes comme l’évacuation des encombrants qui doivent être apportés à la déchetterie. L’objectif était aussi de faire de la pédagogie concernant les possibilités de réparer des objets dysfonctionnels en orientant les habitants vers une association présente dans ce quartier. Pour ce faire, un plan se trouve dans le document afin de l’identifier, mais aussi de localiser les bacs de tri. Le choix a été fait de réaliser une communication visuelle, et non institutionnelle, afin de s’adresser à tous les publics en attirant l’œil. De plus, il a été décidé de ne pas être uniquement dans une démarche de distribution d’un flyer dans les boîtes aux lettres, mais de présence sur le terrain. J’ai réalisé des ateliers de dessin, en partenariat avec un centre social, à destination d’enfants sur le temps périscolaire. J’ai notamment apporté des carnets de jeux car certains enfants n’ont pas l’habitude de voir des images illustrées et ne sont pas familiers de ces supports. J’ai également présenté mon travail. Puis, nous avons questionné la notion de déchet et élargi la discussion avec cette interrogation : comment imaginent-ils leur quartier dans le futur ? J’ai apprécié cette expérience auprès du jeune public, le fait d’apporter des visuels, d’en discuter, et de proposer des activités de création inhabituelles pour eux. Par ailleurs, Alliade Habitat a travaillé avec l’Atelier Anamorphose dans le cadre d’un chantier destiné à des jeunes de ce quartier en situation de réinsertion. J’ai proposé un visuel que les adolescents ont reproduit sur un conteneur avec le soutien de cette association. Je n’ai malheureusement pas pu leur proposer d’atelier, mais j’ai quand même discuté avec eux pendant qu’ils peignaient le conteneur.
Tribox Prainet à Décines © Camille Gabert
Conteneur Prainet à Décines © Camille Gabert

E M – Terminons en évoquant tes illustrations d’un jeu de 7 familles pour redécouvrir le quartier de la Part-Dieu : ses tours, ses transports, ses passants… Quel était le cadre de ce projet ? Comment ta créativité a-t-elle pu s’exprimer ?

CG – Ce projet, pour la Société Publique Locale Lyon Part-Dieu, a été réalisé en partenariat avec l’agence de communication InMediaRes qui a produit le graphisme. Les sept familles étaient déjà trouvées quand j’ai été contacté pour les illustrer. La commande était très détaillée, je devais par exemple dessiner un personnage qui marche, un à vélo et un à trottinette. Pour les bâtiments, il fallait que mes dessins permettent de reconnaître la bibliothèque municipale de Lyon Part-Dieu, mais aussi les archives du département du Rhône. J’avais plus de liberté pour la représentation des personnages. J’ai également proposé qu’un décor apparaisse quand les sept cartes d’une même famille sont disposées horizontalement les unes à côté des autres. Ce jeu servait lors d’ateliers à destination d’un public familial organisés dans les locaux de la SPL et pouvait être distribué pendant des événements. Il s’agissait d’un jeu pédagogique à destination des habitants du quartier de la Part-Dieu dans un contexte d’importants travaux.
Jeu de cartes, Les transports © Camille Gabert

E M – Quelles sont tes principales préoccupations professionnelles et les valeurs que tu souhaites partager ?

CG – J’apprécie la variété des commandes qui me sont proposées et le fait d’alterner entre d’importants projets de création et d’autres, plus ponctuels, pour lesquels je ne réalise pas la mise en page graphique de mes images. Ma ligne conductrice est de faire des choses différentes ! Aujourd’hui, j’ai la chance de pouvoir travailler sur des projets qui correspondent à mes valeurs. Le fait de collaborer avec des institutions comme les mairies, la Métropole de Lyon et la région AURA me permet d’illustrer des supports gratuits et donc accessibles à tous. Cette part de mon travail est très importante pour moi. J’aime impliquer le lecteur en créant des jeux et des activités et expliquer des notions complexes grâce au dessin. J’apprécie de sensibiliser à la préservation des ressources, à l’inclusion en faisant attention à représenter des personnages dans toutes leur diversité et à la protection de la nature. Savoir que mes supports seront distribués dans des écoles, des centres sociaux, des mairies et des bibliothèques, qu’ils se retrouveront entre les mains de toutes les familles, m’importe beaucoup.