0 – 4 Guise RC

L’infinie quête humaine d’un mieux vivre et d’habiter autrement, d’un modèle de société différent ne date pas du XXIe siècle même si l’habitat communautaire et participatif en lien avec un projet social a pris aujourd’hui de l’ampleur. Cette recherche d’une meilleure manière de travailler et de vivre-ensemble, d’associer lieux d’habitation et de production se manifeste en particulier dès le XVIIIe siècle avec la cité idéale d’architectes visionnaires, au XIXe siècle avec l’aventure coopérative et le mouvement familistérien, au XXe siècle avec l’autoconstruction et la participation et au XXIe siècle avec les expériences collaboratives actuelles, habitat participatif, groupé, coopératif où l’humain est au centre du projet.
Loin d’être exhaustive, cette brève histoire permet de souligner certaines réalisations et projets proposant des alternatives sur le plan social et architectural. Elle se décline en plusieurs articles.

D​​​ès le Moyen Age, apparaissent des groupes et des lieux communautaires aussi bien dans le monde monastique que dans le monde laïc et urbain. Ils sont fondés sur l’intérêt commun, le compagnonnage, la coopération, la démocratie locale et prennent des formes différentes tels les monastères, les paroisses, les hôpitaux, les communautés d’habitants ou de métiers (ghildes d’artisans, de marchands…). C’est une époque d’importantes mutations sociales comme le montre Jean-François Draperi dans son ouvrage Le fait associatif dans l’Occident médiéval. De l’émergence des communs à la suprématie des marchés (*)​​.

A la recherche de la cité idéale au XVIIIe siècle

Dès le XVIIIe siècle, des architectes visionnaires imprégnés par la philosophie des Lumières considèrent que l’architecture doit rendre la société meilleure et doit être au service du progrès social. Tels Ledoux (1736-1806), Boullée (1728-1799) ou Lequeu (1757-1825), ces architectes utopistes conçoivent des villes idéales et des édifices bâtis selon les principes d’une « architecture parlante » qui doit être « capable de transformer le corps social ».

– La saline royale d’Arc-et-Senans (Doubs)

Un des exemples emblématiques est la saline de Chaux à Arc-et-Senans construite entre 1775 et 1779 à la demande de Louis XV par l’architecte Claude-Nicolas Ledoux (*)​​​. Celui-ci a comme objectif d’« améliorer la qualité du sel et accroitre sa production » (*)​​, d’améliorer les conditions de vie des 200 ouvriers et de leur famille et de favoriser « un meilleur mode d’existence, plus sain et plus joyeux » d’après l’architecte. A la recherche d’effets scéniques, il conçoit pour tous les bâtiments une architecture égalitaire dans un style néoclassique qui jusqu’à présent était réservé au palais et non aux manufactures. Organisée en demi-cercle (ill. 1), la saline comprend l’entrée monumentale, la maison du directeur au centre avec de part et d’autre les bernes (bâtiments servant à la cuite de la saumure), la tonnellerie, les pavillons pour l’administration, les logements des ouvriers, les jardins potagers…
Jusqu’à la fin de sa vie, il continue d’imaginer la cité idéale de Chaux (ill. 2) formant un cercle parfait. Ses écrits comme L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation (1804) et les descriptions de cette cité préfigurent les réflexions et les réalisations communautaires du XIXe siècle. « Témoin de la naissance de la société industrielle en Europe à la fin du XVIIIe siècle », la saline est inscrite en 1982 sur la liste du patrimoine mondial par l’UNESCO (ill. 3, 4).

Ill. 1 – Plan général de la saline de Chaux © Bibliothèque nationale de France
ill. 2 – La ville de Chaux, cité idéale jamais construite © Bibliothèque nationale de France
ill. 3 – La saline royale, entrée monumentale, Arc-et-Senans, 2017 © Archi-Wiki
ill. 4 – La saline royale, maison du directeur et bernes, Arc-et-Senans, 2017 © Archi-Wiki

Le socialisme utopique et les villes-usines planifiées aux XIXe et XXe siècles

A​​​​​u XIXe siècle en Europe, apparaît le « socialisme utopique » à travers des idées philosophiques, sociales et politiques, avec notamment en Grande-Bretagne Robert Owen (*)​​​​, en France Saint-Simon (*)​​​, Etienne Cabet (*)​​, Charles Fourier (*),​ philosophe prônant la disparition des travailleurs salariés au profit des travailleurs associés et l’habitation collective, le « phalanstère ». Au cours de la révolution industrielle, différentes voies se dessinent : des ouvriers s’associent et créent des coopératives de production et de consommation alors que des industriels conçoivent des villes-usines associant entreprise et souci du cadre de vie.
Pour lutter contre les conditions misérables de logement et de travail des ouvriers, et aussi pour répondre à leur contestation, des industriels prennent l’usine comme le terrain d’expérimentation de leurs idées fondées sur des principes communautaires dans les différents domaines : production, consommation, habitation, vie quotidienne.
Dès la seconde moitié du XIXe siècle, des villages industriels et des villes-usines sont planifiés et construits selon des principes de philanthropie ou de paternalisme social. Pour certains industriels, l’entreprise est considérée comme une famille au destin commun et la ville comme un espace de sociabilité et de coopération entre habitants.

– Saltaire, un village industriel « modèle » en Grande-Bretagne

Après plusieurs révoltes des ouvriers et pour régler les problèmes de pollution, d’hygiène et de misère des ouvriers, les industriels Titus Salt (père et fils) construisent entre 1853 et 1876 un ensemble plus proche d’« un village textile « modèle », issu du développement de principes paternalistes avancés, qu’à une ville » (*) ​​au milieu d’un site naturel près de Bradford. Il est composé de deux usines textiles, Salt’s Mill et de New Mill, implantées de part et d’autre du canal de Leeds-Liverpool, d’édifices publics, de 850 maisons avec eau, sanitaire et gaz pour 3500 ouvriers, d’un réfectoire, d’une église congrégationaliste, d’un hospice, d’un hôpital, d’une école. Cette ville-usine programmée « reflète en effet une conception reposant sur une approche globale planifiée et régulée de la croissance urbaine » annonçant l’urbanisme moderne. Grâce à sa qualité architecturale, l’ensemble est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2001 pour sa valeur d’« exemple exceptionnel du paternalisme philanthropique du milieu du XIXe siècle, qui a eu une profonde influence sur les développements du bien-être social industriel et de l’urbanisme, au Royaume-Uni et au-delà » (ill. 5, 6, 7).

Ill. 5 – Vue générale du « village textile » de Saltaire © Musée de Saltaire
Ill. 6 – Usine textile, Saltaire © R. Chambaud
Ill. 7 – Ecole, Saltaire © R. Chambaud

– Le Palais social, le familistère de Guise (Aisne)

Soucieux du bien-être du millier de ses ouvriers et de leur émancipation, le socialiste fouriériste Jean-Baptiste André Godin (*)​​​​​, fabriquant de poêles en fonte, fait construire entre 1859 et 1884 le « Familistère, ses dépendances et sa manufacture [qui] sont bâtis sur une propriété d’environ 18 hectares » (*)​​​​. Pour l’industriel, « le palais social n’est pas seulement un meilleur abri que la maison isolée de l’ouvrier, il est en outre un instrument de bien-être, de dignité individuelle et de progrès » (*)​​​. Pour lui, le travailleur « est un des actionnaires propriétaires et fondateur » du Palais social (*)​​. A côté de la manufacture, les 500 logements pour environ 1500 habitants sont répartis dans trois bâtiments en brique, avec une attention particulière aux éléments de confort et d’hygiène : lumière naturelle, air, eau et sanitaires à tous les étages, éclairage au gaz, chauffage… De nombreux services communs sont créés : buanderies, lavoirs et piscine « alimentés par l’eau chaude des ateliers industriels », magasins coopératifs, nourricerie, pouponnat, écoles, théâtre, salles de réunions, parc. Godin fonde l’Association coopérative du Capital et du Travail qui permet aux sociétaires de partager le capital constitué des actifs de la manufacture et du palais social, et également une caisse de secours, un service médical (ill. 8 à 13). Ce projet, à la fois industriel, social et éducatif, devient une référence pour des industriels et architectes au siècle suivant.

Ill. 8 – Vue cavalière des propriétés de l’Association du Familistère, lithographie, 1870 © Familistère de Guise
Ill. 9 – Logements dans le pavillon central © R. Chambaud
Ill. 10 – Cour intérieure et coursives © R. Chambaud
Ill. 11 – Appartement d’une famille d’ouvriers © R. Chambaud
Ill. 12 – Théâtre et écoles © R. Chambaud
Ill. 13 – Piscine © R. Chambaud

– Ivrée, une cité industrielle communautaire en Italie

Des années 1900 à 1980, se développe la cité industrielle d’Ivrée au nord de Turin grâce à l’entreprise familiale Olivetti qui fabrique des machines à écrire et à calculer mécaniques puis électroniques. Créateur du Mouvement communautaire en 1947, Adriano Olivetti (1901-1960) prône une « troisième voie » communautaire « en alternative au capitalisme libéral et au communisme social » (*)​​ qu’il présente dans l’ouvrage de référence, L’ordre politique des communautés. Pour lui, l’usine ne se réduit pas à un seul lieu de production et de profit mais elle est « un moteur pour le développement de la société et comme lieu d’épanouissement de l’individu » (*)​ modernise l’entreprise en conciliant productivité et conditions de travail et de vie des salariés. Il fait appel à des architectes (Luigi Figini, Gino Pollini…), des designers et des artistes pour réaliser un environnement architectural, social et culturel pour les ouvriers et les cadres. Usines, équipements sociaux et culturels (restaurant d’entreprise, crèche, centre des services sociaux, centre culturel…), logements forment un ensemble moderne remarquable (LIEN 3) qui est inscrit en 2018 au Patrimoine mondial UNESCO (ill. 14, 15, 16).

LIEN 3 : https://quiplusest.art/08-ivree-cite-industrielle/

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