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Ce second article s’attache aux expériences coopératives et communautaires antérieures et plus particulièrement à celle du familistère de Godin qui ont influencé au XXe siècle des penseurs, des entrepreneurs et des architectes, initiateurs de démarches singulières entre l’autoconstruction et la participation. Puis il s’intéresse au XXIe siècle et tout particulièrement au renouvellement des mouvements coopératifs et participatifs et à la troisième voie qui se décline en habitat participatif, habitat groupé, habitat coopératif ou écohabitat.

Auteure : Chrystele Burgard
Q+E

Pour Jean-François Draperi (*)​​​, Godin est un des fondateurs de l’économie sociale les plus novateur qui a montré « une voie d’articulation des intérêts des producteurs et des intérêts des consommateurs » (*)​​. Le mouvement coopératif se développe en France, en Suisse, en Belgique, en Allemagne, aux Pays-Bas, etc. et se veut « une réponse politique, économique et sociale au capitalisme libéral né de la révolution industrielle » (*)​.

1 – De l’autoconstruction à la participation au XXe siècle

P​​our répondre aux besoins de logements économiques des ouvriers et salariés modestes, différentes lois (*)​ fixent dès 1894 le cadre d’activité des sociétés coopératives d’Habitation à Bon Loyer (HBM) qui devient en 1950 Habitation à Loyer Modéré (HLM) ; elles proposent trois dispositifs : location simple, location-coopérative, attribution. Parallèlement à ces logements collectifs, d’autres expériences voient le jour, de l’autoconstruction à la participation, où l’habitant ou l’usager devient concepteur, constructeur, utilisateur de son habitat et de son cadre de vie.

1-1 – Le mouvement d’autoconstruction coopérative et les maisons Castors

Dans les années 1920, le mouvement d’autoconstruction coopérative et les “cottages sociaux” apparaissent grâce à Georgia Knapp (1966-1946), inventeur de modèles de maisons économiques préfabriquées, et à la « loi Loucheur » votée en 1928 qui encourage l’accession à la propriété individuelle grâce à de faibles prêts de longue durée. Après les années 1945, le mouvement s’étend face à la crise du logement. Les « cottagistes », surtout des ouvriers, s’organisent collectivement en dehors de leur temps de travail pour construire ensemble leur maison, selon le principe d’apport-travail.
Ces expériences d’autoconstruction coopérative ont vu le jour dans toute la France, notamment dans la région Auvergne-Rhône-Alpes à Lyon, Villeurbanne et Valence dans le quartier du Petit Charran. D’après le journal Les Allobroges du 21 novembre 1952 (*)​​​, 80 maisons Castors, en accession à la propriété, sont réalisées pour 400 personnes grâce à la création de la coopérative d’HBM en 1948 par Marcel Barbu, fondateur de la communauté de travail Boimondau (*)​​. Implantée au milieu d’un jardin de 300 m2, chaque maison se caractérise par un volume simple, des éléments standardisés en béton, un toit à pente unique (ill. 1, 2, 3).
Bien qu’il soit reconnu officiellement en 1952 par Claudius Petit, alors ministre de la Reconstruction, le mouvement décline concurrencé par le programme des grands ensembles privilégiant le collectif et le locatif. Depuis les années 1960, la construction de maison à titre individuel se poursuit à travers des associations fédérées par la Confédération nationale d’auto-construction CASTORS.

Ill. 1 – Vue générale du quartier du Petit Charran avec les maisons Castors, 1952-1954, Valence © DR
Ill. 2 – Maisons Castors, Valence, vers 1954 © DR
Ill. 3 – Maison Castors, Valence, 2026 © R. Chambaud

1-2 – L’architecture participative, la « Mémé » (Belgique)

Dans les années 1970, différentes expériences où l’habitant devient acteur de son environnement et de son architecture voient le jour, notamment en Belgique avec l’atelier d’Architecture Simone & Lucien Kroll considérés comme les fondateurs de l’architecture participative. Les deux architectes définissent deux politiques de l’habitat : « L’une est celle de l’autorité maternante […]. L’autre est participative, pluraliste, elle englobe chaque interlocuteur comme une personne et non comme une fonction, elle suppose une compréhension, une pédagogie, un échange des responsabilités, un partage des rôles » (*)​.
Cet atelier est l’auteur de l’expérience emblématique de la participation, « La Mémé », avec les étudiants en médecine du campus de l’Université Catholique de Louvain à Woluwe-Saint-Lambert près de Bruxelles. Il est chargé de l’extension du campus comprenant logements, mairie, école, restaurant universitaire, jardins, etc. En réponses aux aspirations des étudiants après 1968, les architectes les associent à la conception de leur logement qu’ils veulent avant tout flexible. Construite entre 1970 et 1976 avec des matériaux ordinaires, préfabriqués ou traditionnels, des fenêtres disparates et interchangeables, la « Mémé » avec ses façades éclectiques « a été saluée par la presse internationale comme un manifeste de l’architecture participative, héritière de la révolte étudiante de mai 1968 » (LIEN) (ill.4, 5, 6).
LIEN : https://www.uclouvain.be/fr/patrimoine/batiment-la-meme-lucien-kroll

Ill. 4, 5 – « La Mémé », Université Catholique de Louvain-la-Neuve, 2015 © Inventaire du patrimoine architectural, Bruxelles
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Ill. 6 – Intérieur des logements étudiants, « La Mémé », 1976 © C. Burgard

2 – Les mouvements coopératifs et participatifs au XXIe siècle

2-1 – Le renouvellement de « l’acte de construire » et de travailler

L’atelier d’architecture Kroll et le projet « La Mémé » influencent des architectes et des bâtisseurs dans les domaines de l’habitat et également dans celui du travail. La participation des usagers et l’autoconstruction font dorénavant partie des démarches de certains architectes qui remettent en cause le statut de l’architecte unique décideur, le processus traditionnel de conception et de construction, les règlementations…
Ainsi Patrick Bouchain repense l’acte de construire (LIEN) : « Construire, c’est réunir ». Il développe dans les années 2000/2010 une approche de l’habitat social impliquant les habitants comme dans les trois communes : Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), Tourcoing (Nord) ou Beaumont (Ardèche) (ill. 7).
LIEN : https://quiplusest.art/patrick-bouchain-construire-cest-reunir/
Si des expériences ont lieu dans le domaine de l’habitat, elles se développent aussi dans les lieux de travail, les tiers-lieux. A l’exemple du Collectif Etc (LIEN), association d’architectes-constructeurs, qui intervient en 2020-22 à Saint-Laurent-en-Royans dans l’ancienne usine de tissage transformé en tiers-lieu « La Place des Possibles », Laboratoire d’Innovations Sociales. Ce collectif défend le partage de la fabrication de l’architecture et le chantier collectif pour sa capacité à fédérer et à participer à l’identité d’un lieu (ill. 8).
LIEN : https://quiplusest.art/construire-autrement-le-collectif-etc/?fb-edit=1

7 – Construction de la charpente d’une maison, Les Bogues du Blat, Beaumont © L. Julienne
8 – Chantier collectif dans l’aile Espaces partagés, Place des Possibles, Saint-Laurent-en-Royans © Collectif Etc
Ou de L’Usine à Poet-Laval, ancienne Faïencerie Coursange, qui est aménagée en partie en autoconstruction pour accueillir une trentaine de locataires (magasins, entreprises, ateliers d’artistes et d’artisans) à l’initiative des 4 propriétaires. L’Usine (LIEN) est devenue un lieu de travail pour des acteurs engagés dans la vie de leur territoire, installés dans des espaces privatifs et fonctionnels tout en étant dans un espace collectif (ill. 9).
https://quiplusest.art/usine-une-ruche-ateliers/
Ou encore le Collectif du Château de Verchaüs (LIEN), un des plus anciens tiers-lieux de France, qui occupe depuis 2005 une demeure du XIXe siècle construite par la famille Lafarge à Viviers. Grâce à un commodat puis à un bail emphytéotique, ce collectif a créé une friche artistique comprenant des ateliers destinés à des artisans et à des artistes de différentes disciplines, ainsi qu’un lieu de culture accessible à tous (ill.10).
LIEN : https://quiplusest.art/1001-collectif-du-chateau-de-verchaus/

9 – Aménagement de l’espace avec des ateliers construits de part et d’autre du bâtiment, L’Usine, Poët-Laval © Q+E
10 – Château de Verchaüs, lieu du collectif, Viers © Collectif du Château de Verchaüs

2-2 – Une troisième voie alternative

Face à la crise du logement et des liens sociaux, à la paupérisation rurale et urbaine, de nouvelles initiatives voient le jour opposées au modèle dominant de la maison individuelle né dans les années 1970, à la spéculation immobilière et à l’absence de mixité sociale. Elles sont à l’origine de collectifs citoyens, de coopératives d’habitants qui ont l’ambition de créer de nouveaux lieux fondés sur des valeurs partagées : la non-spéculation, la solidarité, la mixité sociale, l’intergénérationnalité, le respect de l’environnement, le développement local et durable.
Une troisième voie alternative se dégage : « entre la promotion immobilière classique et le logement social, l’habitat participatif (LIEN) est bien plus qu’un simple mode de production c’est avant une démarche innovante dans une logique de coopération, de partage et de solidarité. »
LIEN : https://www.hlm.coop/contenu/lhabitat-participatif
Les objectifs, les programmes et les montages juridiques sont multiples : coopérative d’habitants ; autopromotion (regroupement de personnes ou de familles qui mutualisent leurs ressources) ; habitat groupé, etc. Elles prennent diverses formes : éco lieux, éco hameaux, habitats participatifs, fermes collectives, tiers-lieux…

L’habitat participatif groupé, sous différentes formes juridiques, permet de rassembler des habitants qui louent ou acquièrent un logement individuel et qui partagent des services, des équipements et des espaces communs favorisant le vivre ensemble. Il répond aussi au besoin de réduire le coût du foncier, de la construction, de l’énergie, et permet de proposer des solutions écologiques et de sortir des plans types et d’une architecture de promoteur aseptisée ou prétentieuse. La conception et la gestion sont alors réalisés collectivement avec ou non l’appui d’un architecte dont le rôle se modifie.
Dans le cadre de la loi ALUR (pour l’Accès au Logement et à un Urbanisme Rénové) votée en 2014, l’Habitat Participatif est enfin reconnu et défini ainsi : « L’Habitat Participatif est une démarche citoyenne qui permet à des personnes physiques de s’associer, le cas échéant avec des personnes morales, afin de participer à la définition et à la conception de leurs logements et des espaces destinés à un usage commun, de construire ou d’acquérir un ou plusieurs immeubles destinés à leur habitation et, le cas échéant, d’assurer la gestion ultérieure des immeubles construits ou acquis ». Il peut avoir plusieurs statuts dont la Société Coopérative d’Habitants (SCH) et la Société d’Attribution et d’Autopromotion (SAA) (LIEN).
LIEN : https://www.habitatparticipatif-france.fr/?HPFLoi
Dans la Drôme, plusieurs opérations sont particulièrement intéressantes à Die, Dieulefit, Saillans.

. Habiterre à Die : un habitat solidaire, écologique, groupé

Bâtis en ossature bois entre 2010 et 2014 à Die, 5 immeubles collectifs comportant 12 logements, des locaux communs (atelier bois, buanderies, hangar à vélos…) et une Maison Commune (grande salle, cuisine et chambres) composent le projet Habiterre (LIEN), accompagné par l’atelier d’architecture Tangeantes. Sous forme de SCI, cet habitat collectif se veut aussi un lieu de rencontres et d’activités sociales ouvert sur la commune de Die et le territoire diois (ill. 11).
LIEN : https://cooperative-oasis.org/oasis/habiterre/

. Écoravie à Dieulefit : un habitat collectif, écologique et solidaire

Sur une zone urbanisable de 8 000 m2, trois bâtiments à énergie positive et une maison commune sont construits dans le cadre du projet Écoravie (LIEN) créé en 2009 à Dieulefit. Bâti entre 2017 et 2021, ce projet regroupe 45 personnes dans 19 logements. Dans un souci de développement durable, ils sont réalisés avec des matériaux biosourcés naturels (bois, paille, terre) et des techniques locales. Cette réalisation est soutenue par la coopérative Oasis (LIEN) qui accompagnent les projets écologiques et collectifs (ill. 12).
LIEN : https://www.ecoravie.org/decouvrir/le-projet/
LIEN : https://cooperative-oasis.org/qui-sommes-nous/

Ill. 11 – Habiterre, Die © Odile Justafre
Ill. 12 – Écoravie, Dieulefit © Écoravie
. Les Jardins Montmartel à Saillans : un habitat participatif et écologique

Commencé en 2014, ce projet participatif, bioclimatiques et écologiques est habité dès 2022 par un collectif de 18 adultes et enfants. Il est composé de 8 logements répartis en deux bâtiments bioclimatiques et de parties communes (studio avec deux chambres d’amis, buanderies, halle avec cuisine d’été, cave, atelier de bricolage, terrain en production vivrière). Gérée dans le cadre d’une SCIA (société civile d’attribution), cette opération est conduite avec une démarche participative : conception avec 16 ateliers suivis par les habitants (bâti, énergie, eau), chantier (enduits terre), auto-construction partielle (bardage, terrasses, logements). Sont employés essentiellement des matériaux naturels, bio-sourcés et locaux et un réseau local d’artisans et d’entreprises. Coordonné par l’atelier d’architecture A-GRAF (Nyons) (LIEN) et l’architecte d’opération Sen Architecture (Saillans), ce projet reçoit en 2024 la Mention spéciale du Jury du « Prix d’architecture du projet citoyen », et est présenté par les architectes lors des Journées nationales de l’architecture 2024 (ill. 13, 14, 15).
LIEN : https://www.agraf.archi/projets/7-saillans.html

Ill. 13, 14 – Les Jardins de Montmartel, logements, Saillans © Richard Chambaud
Ill. 14
Ill. 15 – Les Jardins de Montmartel, halle commune, Saillans © Richard Chambaud

En France, des opérations alternatives basées sur la propriété collective non spéculative et non lucrative se font de plus en plus jour. Cependant elles restent minoritaires par rapport à la production de promoteurs privés alors que la France a été pionnière dès le XIXe siècle avec le Familistère de Guise ou au XXe siècle avec le Mouvement des Castors et les Coopératives d’habitations. Celles-ci sont depuis longtemps présentes en Autriche, au Danemark ou en Suisse, comme en témoigne l’article Les Coopératives d’Habitat. Une tradition genevoise pleine d’avenir (LIEN à prévoir).

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