Le silo de Crest

une architecture industrielle emblématique

Photographie © Q+E

Cet article est extrait d’un travail de recherche entrepris en 2021 en collaboration avec le laboratoire AE&CC (*) de l’ENSA de Grenoble (*). A cette date, les cinq silos drômois conçus par l’architecte Georges Salomon sont alors tous encore debout, dressés fièrement dans la campagne drômoise. Trois années plus tard, deux des cinq colosses en béton armé ont malheureusement disparu. A Valence et Chabeuil, ces édifices ont été effacés du paysage, emportant avec eux près d’un siècle d’histoire et de mémoire paysanne. L’indifférence générale à la suite de ces démolitions interroge. Comment se fait-il que l’on puisse aujourd’hui réduire en poussière un tel patrimoine au profit de constructions standardisées répondant essentiellement à des objectifs économiques ? L’enjeu de cet article est de remettre la lumière sur ces architectures. Perçus aujourd’hui comme les encombrants vestiges d’un passif agricole révolu, ces édifices ont pourtant encore beaucoup à offrir, à l’heure où nos campagnes disparaissent, peu à peu rongées par le modèle des maisons individuelles standardisées.

Auteur :
Lucas Lafont

Le silo de Crest, des bétons et des briques

Construit en 1934, le silo à grains de Crest (ill. 1, 2) est le dernier des silos drômois de Georges Salomon à voir le jour. Il est constitué de différents bétons proposant eux-mêmes différentes caractéristiques. Cependant ces bétons ont tous un trait commun, ils sont coulés en place. Cette caractéristique, il ne la partage pas avec les quatre autres silos drômois qui semblent employer des éléments en béton armé préfabriqué. Outre les différences concernant les bétons armés, le silo de Crest possède également une autre originalité, sa structure en ossature. Comme nous pouvons l’observer, le silo de Crest propose une trame de poteau/poutre complétée par des cloisons en brique. Cette différenciation constructive est majeure avec les quatre autres silos préfabriqués qui eux emploient de manière quasiment exclusive du béton armé.

1 – Le silo à grains de Crest © L. Lafont
2 – Le silo à grains de Crest © L. Lafont

Comment expliquer alors cette différenciation constructive ?

Pour y répondre, il est intéressant de questionner l’emploi du remplissage en brique qui à priori sur le plan structurel ne procure pas de plus-value (au sens mécanique). En revanche, les affleurements dus au temps nous laissent entrevoir une caractéristique notable dans les briques elles-mêmes, elles sont alvéolaires. Ce détail nous procure une piste intéressante pour expliquer l’emploi de ces briques, la piste de la thermique. En effet la fonction première de ces alvéoles est de contenir des fines couches d’air qui contribuent grandement à améliorer l’isolation thermique de l’édifice.

Quelles hypothèses alors peuvent justifier ce gain thermique ?

Comme nous l’avons vu précédemment, le principal risque dans la conservation du grain est la fermentation induite par deux facteurs : l’humidité et la chaleur. A l’évidence les briques n’ont pas une grand incidence sur les cellules en elles-mêmes puisque ces dernières sont intégralement en béton armé et exposées en grande partie à l’air libre. En revanche, le refroidissement du grain se fait par sa circulation hors des cellules et c’est à ce moment-là que les briques ont potentiellement un impact. Que ce soit sous les cellules, dans les élévateurs ou au-dessus des cellules, les parois en briques alvéolaires contribuent sûrement à maintenir une température convenable en été et donc à optimiser le circuit de refroidissement du grain (ill. 3, 4).
Autre hypothèse, les cloisons en briques sont facilement montables et permettent d’organiser l’espace comme on le souhaite, elles sont également facilement modifiables ce qui permet une certaine liberté d’appropriation. Au vu de la diversité programmatique originale (bureau, magasin, logement), il n’est pas impossible que le confort d’usage ait motivé l’emploi de la brique.

3 – Parois intérieures de la cellule de stockage © L. Lafont
4 – Intérieur du silo © L. Lafont

Les bétons, des matérialités territoriales

Les silos à grain ne sont pas des édifices anodins et leurs constructions sont jalonnés de nombreux enjeux qui ont guidé les choix de conception de l’architecte. Parmi les principales contraintes liées à ce type de programme, se trouvent les aspects sanitaires mais aussi quantitatifs de tels dispositifs. Le grain doit être préservé à l’abri de la lumière et l’eau pour en limiter la dégradation. Autre enjeu, les nuisibles qui ont longtemps été problématiques dans la conservation de ces ressources précieuses. Ces contraintes qui nous paraissent désuètes aujourd’hui étaient pourtant de réelles problématiques à l’époque, à travers ses choix de conception, Georges Salomon a su relever le défi qui lui était proposé. En effet, à travers le choix du béton, l’architecte écarte de nombreuses problématiques qui jusque-là limitent les possibilités de conservation du blé. Le monolithisme permis par le béton assure une forme d’étanchéité d’une part aux éléments (eau+lumière) et d’autre part aux nuisibles qui ne peuvent accéder à la ressource entreposée. Au-delà des conditions de conservation, le béton armé a également permis une évolution sur l’aspect quantitatif de ce stockage. Les performances structurelles de ce nouveau matériau ont permis d’élever des édifices plus grands et par conséquent plus volumineux. Ce sont ces nouveaux volumes jusque-là impossibles qui ont permis le regroupement des productions de plusieurs agriculteurs et ainsi de permettre la formation de coopérative. Enfin dernier point non négligeable, le béton permet un entretien simple et peu coûteux du bâtiment assurant par conséquent son fonctionnement pour de nombreuses années.
Historiquement, la production du ciment nécessaire à la mise en œuvre du béton armé est davantage attribuée à la région de Grenoble (Saint-Laurent-du-Pont, Voreppe, Saint-Egrève). En effet, c’est en Isère que les principaux cimentiers ont fait leur apparition bien avant la construction des silos de Salomon. Il est compliqué d’affirmer la provenance des ciments employés dans le cadre de ces silos cependant il paraît évident pour des questions de logistique que le choix de la proximité a prévalu sur tous les autres paramètres. Bien que les cimentiers grenoblois ne soient pas très éloignés, à moins de 100km, il est probable que les silos aient utilisé du ciment drômois (ill. 5). En effet, plusieurs cimenteries jalonnent l’ensemble du territoire drômois assurant ainsi un approvisionnement en circuit court pour la construction de ces édifices. Dans le cas du silo situé à Crest, il est probable que le ciment soit fourni par la cimenterie d’Auguste Chenu d’Aouste-sur-Sye située à moins de 5 km du site retenu pour le silo. Les autres silos étant situés dans la vallée du Rhône, ce sont certainement les cimenterie de Cruas et Le Teil qui ont fourni le ciment nécessaire à l’édification de ces géants de béton armé.

5 – Cartographie des cimenteries à proximité du territoire drômois © L. Lafont

Une série de marqueurs physique contribuant à l’imaginaire territorial

Dans cette partie, on se propose de développer la place occupée par les silos dans le paysage drômois. A travers la notion de paysage, on s’attache donc à exposer les enjeux esthétiques liés, d’une part à ces édifices remarquables, et d’autre part à leur rapport aux qualités esthétiques d’un territoire.

Comment définir alors le paysage drômois ?

Comme nous l’avons vu précédemment, le paysage drômois est particulièrement varié. Entre la plaine valentinoise, les massifs du Vercors, le climat méditerranéen de la Drôme provençale et le bas-relief de la Drôme des collines, il est compliqué de dégager une esthétique simple et unitaire au moment d’évoquer un paysage drômois. Cependant, les cinq silos ont comme point commun d’être positionnés stratégiquement à proximité des cultures céréalières qui elles-mêmes prennent part généralement dans les plaines irriguées. Ainsi bien que les paysages servant de cadre à l’implantation des cinq ne soient pas exactement les mêmes, ils ont en commun de s’inscrire dans une horizontalité marquée. Matérialisée par les champs à perte de vue, cette horizontalité végétale et donc organique est fortement évolutive au fil du temps et plus particulièrement des saisons.
A présent, développons les caractéristiques esthétiques des silos à grains de Georges Salomon. Tout comme les paysages drômois sont variés, les silos ont chacun une esthétique propre, cependant deux composantes majeures sont communes à l’esthétique de chacun d’entre eux. La première est la verticalité de ces édifices. Étant tous hauts de plus de 20 mètres, les silos émergent très largement de l’horizontalité de plaine dans laquelle ils prennent place (ill. 6, 7). Ce rapport au paysage leur confère une forme de monumentalité qui les rend indissociables des paysages ruraux ainsi que de leurs imaginaires. Le second trait commun de leur esthétique est leur monolithisme. Étant tous construits en béton armé préfabriqués hormis celui de Crest, les silos offrent en façade d’immenses plans lisses d’aspect minéral. Il est également intéressant de noter l’aspect gris initial de ces bétons les préservant en partie des stigmates du temps. En effet le béton gris est peu empreint à marquer les différents symptômes du vieillissement de ce dernier (ce qui par ailleurs conduit à l’absence d’entretien et à des dégradations plus conséquentes/ irréversibles de la matière).

6 –Skylines des silos de Saint-Paul-les-Romans, Crest, Chabeuil © L. Lafont
7 – Série de plans schématiques des cinq silos drômois © L. Lafont

En somme, si l’on met en exergue l’esthétique de l’édifice et du paysage dans lequel il s’implante, nous obtenons un contraste particulièrement marqué. D’une part, la plaine végétale horizontale évoluant au fil des saisons, et d’autre part, des d’immenses monolithes verticaux, inertes et peu enclin aux stigmates du temps. Ce contraste rend donc ces édifices particulièrement remarquables voire inévitables dans ces paysages ruraux dont ils sont les principaux monuments. Ainsi ces édifices ont une part importante dans l’imaginaire, une place par ailleurs exacerbée par le positionnement des silos vis à vis des flux de circulation.
Leur proximité avec les infrastructures de transports pour des raisons logistiques confère à ces géants de béton un caractère “inévitable” lorsque l’on sillonne les routes départementales ou les chemins de fer. Ils appartiennent d’une part au paysage quotidien des habitants qui croisent régulièrement ces monuments agricoles sur leurs routes. Ils sont les marqueurs de l’histoire de la Drôme, de son passé agricole, de la solidarité d’un peuple face à une crise. D’autre part, ils sont également une composante majeure de l’identité de la Drôme dans le regard de celui qui est de passage. Ces grands repères viennent ponctuer les itinéraires majeurs du département contribuant à l’identité du territoire dans l’œil de celui qui le découvre.

En tant que composante majeure de l’imaginaire et de l’identité des paysages drômois depuis près d’un siècle, les silos ont une certaine valeur patrimoniale et il paraît intéressant de préserver ces édifices pour leurs esthétiques en plus de leurs valeurs historiques.

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