Artiste de l’intranquillité, Samuel Rousseau explore sans relâche depuis une trentaine d’années l’humanité, univers où la poésie se heurte au politique, où l’individu se confronte au commun, où la technologie est débordée par l’imaginaire, où les frontières comme les échelles du temps et de l’espace sont perturbées, où les idées se bousculent dans un flux continu. Mêlant différentes technologies de l’image – vidéo, réalité virtuelle, photographie, – et objets recyclés et détournés, l’artiste se revendique « petit-fils de Duchamp » et définit l’art comme une « interaction entre l’objet et le regardeur ». Ne se sentant ni lié à un territoire, ni à une technique, ni à une forme de culture, il persiste à émerveiller le monde avec impertinence.

Q+E : De nombreuses œuvres prospectent les relations de l’homme à l’architecture, à la ville, à l’espace en passant de l’infiniment petit au monumental, de la critique d’ordre politique à un univers fabuleux (Plastikcity, 2005-06), Brave Old New World (2011). D’autres fouillent notre passé, les débuts de l’humanité comme Paysage rupestre et d’autres encore viennent déstabiliser notre regard sur des collections archéologiques ou scientifiques de musées. Dans quel contexte ces dernières ont-elles été présentées ou produites et que racontent-elles ?

SR – La Vénus a été présentée au musée de l’Homme de Paris en 2020. J’ai fait un moulage à partir du fac-similé de la Vénus de Lespugue, puis fabriqué une espèce de lait de silice avec de la résine époxy qui me fait une accroche pour la lumière. J’ai noyé l’ensemble dans la résine transparente qui permet à mon image de passer à travers, car je vidéo-projette des images d’une nébuleuse et des ellipses d’ADN naissent sur le sexe de la vénus. Je l’ai mise dans un écrin qui ressemble à un biface en silex ou à un menhir avec une forme ovoïdale comme celle de la naissance pour certaines cultures. Ma Vénus a la taille réelle et ce qui était très fort dans le musée de l’Homme, c’est qu’on avait l’original et à côté ma pièce dans une rencontre culturelle, cultuelle et intemporelle (ill. 1, 2, 3).

C’est un hommage à la maternité ultime, c’est-à-dire au cosmos qui a fait naître toutes les molécules qui nous constituent. J’utilise l’image de la femme dans une conception esthétique néolithique : cette femme pouvait enfanter et avait de grandes hanches. Elle est très voluptueuse et belle, c’est aussi quelque chose que je revendique dans mon travail. Je suis anti-dictat que ce soit pour le corps, l’âme, les idées, la politique, la philosophie…

Ce qui m’intéresse dans l’art, c’est qu’il y a une possibilité de spiritualité ouverte. Je ne fais que poser des questions. Je ne donne pas de réponses et je ne suis pas du tout moraliste.

Délirium-dolium est aussi une œuvre éphémère réalisée spécialement pour le musée des Docks romains de Marseille (2019). L’intérêt de la vidéo était de pouvoir projeter sur des objets antiques sans les abimer ; je me mets en face et je n’y touche pas. Le plus compliqué était d’accrocher les vidéoprojecteurs au-dessus d’un site antique de 2000 ans. J’ai projeté dans les dolia. J’ai collecté de nombreuses images de mosaïques – représentant une gorgone, des poissons, des décors avec de la vigne, un poulpe…- que j’ai associées à des éléments de l’art gréco-romain et ensuite on les a animées avec un professionnel de l’animation (ill. 4, 5, 6).

On regardait dans un dolium et tout d’un coup des poissons se baladaient, une gorgone vous regardait avec ses yeux qui vous pétrifiaient avec des serpents ondulant autour d’elle dans un liquide à l’apparence du vin, ou des tentacules en mosaïques sortaient d’une amphore. Pour moi l’art est un continuum ou je peux utiliser dans une sorte de remix technologique des éléments que j’emprunte à l’histoire de l’art et de l’humanité.

1, 2, 3Vénus, 2020 © Samuel Rousseau
4, 5, 6 – Délirium-dolium, 2019 © Samuel Rousseau

Q+E : Ces commandes passées auprès des artistes contemporains sont devenues systématiques dans les musées depuis plusieurs dizaines d’années. Quel est l’intérêt de cette démarche pour l’artiste et le public ?

SR – Je trouve ça très bien. Ça ouvre les gens à des pratiques auxquelles ils ne sont pas habitués. Le public lambda n’ose même pas pousser la porte d’un musée ou d’un centre d’art contemporain ; il a l’impression qu’il est un sombre « con » et qu’il va rester dans sa bêtise car ce sont des lieux qui peuvent être austères.
Mais c’est un élitisme ouvert, il faut que les gens se donnent les moyens mais on ne peut pas toujours prendre les gens en permanence par la main et leur mettre de grosses flèches rouges pour leur dire que c’est là que ça se passe. C’est comme le Petit Prince et le renard, on n’arrive pas comme ça sur le renard et « salut renard, je veux être ton pote ». Ça ne marche pas. Pour l’art, c’est pareil, comme pour certaines musiques type hard core ou autres, pour la nourriture de certains pays tel le Vietnam. On s’habitue et on apprivoise les autres formes d’art, les autres saveurs… chaque pratique artistique est une sorte de langue étrangère que l’on peut apprendre si on a le désir, il suffit de se donner les moyens.

Q+E : Tes œuvres ont été présentées en France et à l’étranger : Belgique, Espagne, Suisse, Brésil, U.S.A., Australie, Vietnam… Comment sont-elles perçues, notamment au Vietnam ?

SR – J’adore montrer mon travail aux quatre coins du monde. Ils ne regardent pas un arbre pareil, un œuf pareil, le désespoir d’un humain pareil. Ce sont d’autres philosophies, d’autres spiritualités. Ça pose la question de la vérité et ça revient à la question : est-ce que je suis stupide quand je rentre dans une exposition ? Non je ne suis pas stupide, je n’ai juste pas les clefs.

Au Vietnam, j’ai été invité à la Biennale d’Hô-Chi-Minh-Ville (Saigon). J’ai présenté P’tit bonhomme, Maternaprima (ill. 7), L’arbre et son ombre (ill. 8). Je suis passé devant un comité de censure qui contrôle ce qui est montré. Mais il n’a pas vu le fond des choses. Il n’a pas vu le désespoir du petit bonhomme, la renaissance et la résistance de l’arbre, la souffrance de Maternaprima. Le côté irrévérencieux, rebelle des pièces, n’a pas été capté.

Ça ne m’intéresse pas de faire la morale au gens et je fais un art mille feuilles. Si les gens veulent se contenter de « c’est joli, ça tombe, ça bouge… », ils font ce qu’ils veulent. Après si tu as envie de te poser la question du pourquoi, de te tortiller le cerveau et bien là tu rentres progressivement dans l’intérieur du travail. Pour moi une œuvre d’art, c’est comme un iceberg : ce qui est visible, c’est seulement la partie immergée, la plus petite des parties.

Je suis un petit-fils de Duchamp qui disait une chose assez juste : l’art ce n’est pas tellement l’objet ou le regardeur, c’est l’interaction entre les deux ; et l’interaction me dépasse car chaque humain est différent. Avec ce que tu es, tu vas lire ce que je fais. Et comme je suis différent de toi, forcément ta lecture va être différente.

7 Maternaprima, 2006, vidéo projection en boucle, DVD, dimensions variables, diamètre min. 300 cm, 5 Ed. + 1 Ed. Artiste, collection Ophélie et Illa Benhaim, Paris, © Samuel Rousseau
8 – Sans titre (L’arbre et son ombre), 2008-2009, vidéo projection HD en boucle, branche d’arbre, acier, 160 x 180 cm (dimension de l’arbre) © Samuel Rousseau

Q+E : Comment alors donner les clefs de lecture d’une œuvre contemporaine ? Est-ce dans la rencontre avec l’artiste ?

SR – Surtout pas. Quand je serai mort, comment ça se passera ? Ça voudrait dire que je devrais rester à coté de chaque pièce pour l’expliquer. Les clefs sont toutes différentes car elles correspondent pour moi à chaque regard. C’est une seule serrure pour un milliard de clefs différentes qui ouvriront la porte de mon monde.

Q+E : Certains projets sont plus explicitement critiques de la société, notamment la commande pour EDF qui a été refusé. N’est-ce pas frustrant de ne pas le réaliser ?

SR – Je savais qu’il ne serait pas accepté tel que je l’ai pensé (ill. 9). Mais c’est une question de droiture et de cohérence : je ne peux pas critiquer quelque chose et profiter de cette chose. C’est pourquoi j’ai fait le choix de vivre dans la Drôme, de vivre avec peu de revenu, d’avoir une maison presque autonome, etc. La sobriété – toute relative – est un choix. Je suis extrêmement libre et je suis dans un pays où l’on peut ouvrir sa gueule. Je fais exactement ce que je veux dans ma vie et pour moi je suis extrêmement riche. Bien sûr, il y a plein de projets que je ne réaliserai jamais, je n’en ai pas les moyens. Je fais des dessins que je stocke et un jour je les réaliserais peut-être.

9 – Dessin préparatoire pour EDF et Samuel Rousseau dans son atelier © C. Burgard

Q+E : Qu’est-ce qui déclenche une œuvre, un projet ? L’actualité ? La vie personnelle ?

SR – Je suis quelqu’un en réaction. Je suis un artiste contemporain qui s’adresse aux contemporains. L’impact temporel de mon travail, je n’en sais rien car je ne peux le maitriser. Et pour définir la création, j’utilise la métaphore du diamant. Déjà si tu ne cherches pas un diamant, tu ne le trouves pas. Il faut regarder par terre, fouiller, creuser… Je cherche en permanence, je suis ʺH 24ʺ artiste dans le sens, le sensible, ouvert au monde, parfois fermé car tout peut générer des choses.

Quand tu trouves un diamant, c’est une espèce de pierre pas très jolie, marronasse ; mais quand tu es joaillier, tu connais le potentiel lumineux qui est à l’intérieur. Le concept – comme dans un diamant – est d’en enlever le moins possible pour extraire le plus possible de lumière. J’ai d’abord l’idée brute, appelée inspiration, qui peut être une situation, un paysage, une exposition, un échange, une parole… Après il y a la réflexion, le concept et là tu fais des choix. L’art, c’est pour moi faire des choix : est-ce que j’utilise la vidéo, la photo, la peinture, la sculpture ? Et après dans quelle direction je vais : quelle est la couleur, la longueur, etc. ? Chaque élément participe à échafauder l’œuvre et détermine une direction.

Ce n’est pas moi qui décide du format de mes œuvres, ce sont les œuvres qui décident de leur format. Si je faisais un géant de 3 mètres de haut, ce ne serait pas vraiment un géant. Je fais un géant, il mesure 45 mètres de haut (ill. 10) ! J’entends être cohérent avec la proposition plastique, le concept de l’œuvre et tout ce qu’elle va véhiculer. Pour moi, l’œuvre, c’est un véhicule. Il y a des véhicules qui vont aller sous l’eau et devront être amphibies, d’autres iront dans l’espace et devront résister aux rayonnements cosmiques, d’autres encore iront sous terre et devront être très solides pour affronter les roches.

10 – Le Géant, 2000 (vidéo projection créée dans le cadre de « Art dans la ville », place du Peuple, Saint-Etienne) © Samuel Rousseau

Q+E : Comment passer du numérique à la terre, de la maîtrise d’une technique à la magie de l’art ?

SR – Je me suis posé la question de la force de l’image et de sa réalisation. Chacun est habitué à voir de la 3D fabriquée par Pixart par exemple. Pour faire une minute d’images, il y a quarante techniciens qui bossent sur 3 mois de boulot avec des bécanes qui font passer mon ordi pour une ʺdeux chevauxʺ. L’œil s’est habitué à une qualité plastique de l’image que je ne peux pas atteindre. Cependant ma force, c’est la poésie, l’intrinsèque des images, la partie immergée de l’iceberg, ce qui est dessous. Pixart reste joli mais qu’est-ce que ça raconte ? De plus maitriser une technique, c’est pour moi rester libre, ne pas dépendre de financements, de producteurs, etc… Je crois aussi à l’intelligence des mains, mais si je ne maitrise pas une technique alors je fais appel à des spécialistes.

Une œuvre, c’est comme une petite graine. Je m’estime aussi jardinier, je fabrique des graines que je distribue dans les expositions où les gens se les accaparent, mais je ne maîtrise pas la fleur qui va en sortir. Et je n’ai pas envie de la maîtriser, c’est ce qui fait la richesse de l’humanité : ce sont les différents sens de lecture, d’appréhension parce qu’il n’y a pas pour moi de vérité en art. La peinture était morte soi-disant il y a 30 ans, aujourd’hui il n’y a plus que ça. Ce qui est génial, c’est la pluralité.

Pourquoi à un moment, je n’aurais pas envie d’une œuvre douce et délicate de l’ordre du sensible, et une autre fois, je suis prêt à affronter des choses beaucoup plus raides, plus conceptuelles, plus dures. On est dans une pluriculturalité. Il n’y a plus de mouvements artistiques, il y a autant d’arts que d’artistes ; c’est ce qui fait la richesse de l’art et c’est merveilleux (ill. 11).

11 Petit con, 2021 et Samuel Rousseau dans son atelier © C. Burgard

Q+E : Tes œuvres font appel depuis de nombreuses années aux technologies numériques, penses-tu évoluer vers d’autres formes plus virtuelles ? Et quels sont tes autres projets ?

SR Oui pour plusieurs raisons. C’est déjà pour une question économique car il y a un vrai marché qui vient de s’ouvrir. Je fais depuis trente ans de la vidéo. Au départ, j’ai commencé par des mono-bandes, c’est une cassette vidéo à regarder sur une télé et c’est l’œuvre. Cependant sur une vingtaine créée, j’en ai vendu qu’une. Pourquoi ? Parce que le collectionneur veut une œuvre unique et être le seul à l’avoir.

Et aujourd’hui avec les blockchains (*), on peut rendre un fichier unique qui peut avoir de la valeur. Je peux transformer des choses sans valeur en valeur commerciale – ce qui peut me permettre de vivre et de continuer à faire ce que je fais car je ne vis que de mon art.

Et l’humain se décroche de plus en plus du réel, il passe sa vie dans son téléphone, dans son écran. Un jour, il y aura juste une connexion 3.5 dans le cerveau et tout d’un coup on aura accès à une vérité, une réalité complètement virtuelle, mais fantasmée. Là les gens vont avoir des maisons virtuelles dans lesquelles ils inviteront des amis virtuels ou pas, auront des collections d’art contemporain virtuelles, etc. Ce n’est pas une critique, les gens font ce qu’ils veulent, je pense que c’est une des directions possibles de l’humanité fusionner avec la machine car elle est bien plus forte que nous petits être fragiles.

Notre société fait rêver les gens d’avoir un corps de rêve, une voiture de rêve, une maison de rêve, etc. Cependant ça ne marche pas tout à fait comme on voudrait dans le réel. Bientôt on pourra se connecter à notre ordinateur qui nous fera un corps de rêve, une voiture de rêve… Une fois cette sorte de drogue – car pour moi c’est une drogue -, les gens n’auront plus envie d’être dans la réalité. Je crois qu’on va fusionner avec la machine. Pourquoi pas devenir des entités machines ? C’est plutôt fantastique ! Mais pour chaque invention, il faut savoir comment c’est géré ; si c’est en open source, le citoyen pourra le gérer.

Ça c’est en train de se mettre en place et les NFT (*) y contribuent, je vais m’y mettre gentiment. J’ai déjà des idées de pièces, et après, c’est une question de dématérialisation et de les rendre uniques.

J’ai un vieux rêve : j’aimerais faire une pièce humanitaire que j’offrirais au monde. J’aimerais rendre ce qui m’a été offert : une vie facilitée. Je ne suis pas médecin, ni cuisinier ; donc qu’est-ce que je peux amener aux êtres humains qui souffrent ? C’est mon art !

Mon rêve serait de faire une œuvre monumentale que je mettrais dans les camps de réfugiés, sur des lieux de conflits pour apporter une espèce de respiration aussi bien aux réfugiés qu’aux personnes qui aident car eux aussi sont en souffrance et j’ai pour eux beaucoup d’admiration. J’aimerais juste amener du merveilleux pour créer un temps de suspension qui permettrait de redonner de l’énergie pour affronter la faim, la soif, les problèmes de santé …

Sans être moraliste, c’est un hommage à la vie. Cette œuvre serait unique et je la trimbalerais à Beyrouth, en Israël, en Palestine… mais en faisant en sorte que les deux parties en conflit puissent la voir, comme ce qu’a fait David Bowie dans les années 1970 à Berlin ouest : il a fait un concert et a mis toutes les enceintes vers Berlin est ; le mur n’a pas empêché le son de passer. J’ai tous les dessins de cette œuvre et j’ai tout préparé mais je n’ai pas encore les financements.

Comme je ne peux pas faire ce projet à l’échelle que je voudrais, je le fais autrement à une petite échelle. Je voudrais construire une exposition itinérante avec des roulettes comme une caravane à l’allure de caisse de transport d’œuvres où je ferais tourner les œuvres. Je pourrais la trimbaler sur des lieux où les gens ne m’attendent pas mais où ils m’attendent aussi. Je pourrais me mettre sur un marché d’un village au milieu de la France, l’emmener sur l’île de Lampedusa ou à la Biennale de Venise…

Entretien réalisé le 10 novembre 2021

12 – Soleil noir , 2019, barbelé concertina, vidéo projection, animation 3D © Samuel Rousseau
13 – L’enfer, 2015, bas-relief en bois, peinture, cilice, acier, vidéo projection, animation 3D © Samuel Rousseau
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