Église Saint-Dominique (détail), Nîmes, photo David Maugendre © Inventaire général région Occitanie

Dès les années 1950, se développent en périphérie des villes, de nouveaux quartiers qui nécessitent alors la construction de lieux de culte. C’est dans ce contexte des Trente Glorieuses que trois églises, à Clermont-Ferrand, Nîmes et Valence offrent des espaces intérieurs dont on ne peut être que frappé par la similitude. Si leur puissante architecture inscrite dans le mouvement moderne s’impose, les parois alliant béton, lumière pointilliste et colorée sont leur signature.
A la limite du vitrail, le verre se libère ici du plomb traditionnel ou du sertissage en béton et se soumet à l’architecture pour, avec les éléments en béton, devenir voiles.
Se pose alors la question des liens entre ces églises et entre leurs architectes.

Cet article fait suite à celui paru en novembre 2025 sur l’église Sainte-Labouré à Valence dans la revue Qui+est. Après la Seconde Guerre mondiale, la « reconstruction » de l’église catholique qui souhaite revenir aux fondements de la chrétienté, a favorisé des nefs unitaires rapprochant les fidèles de l’autel, avec des plans simples, circulaires ou en ellipse, des espaces dénués d’ornement, principes présents dans ces trois églises.
Quelques années après la construction en 1956 de l’église Sainte-Catherine Labouré à Valence, œuvre de l’architecte Michel Joulie (1915-2014), sont édifiées les églises Saint-Jean-Marie-Vianney à Clermont-Ferrand en 1962 et Saint-Dominique en 1964 à Nîmes (inscrite à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques en 2002). Ces deux dernières sont l’œuvre de l’architecte nîmois Joseph Massota (1925-1989), qui fut assistant de l’architecte Albéric Aubert (1895-1971) pour celle de Clermont-Ferrand.

L’église Saint-Jean-Marie-Vianney à Clermont-Ferrand

Église Saint-Jean-Marie-Vianney à Clermont-Ferrand (détail) © Christel Carrion

L’église Saint-Jean-Marie-Vianney est construite entre 1961 et 1962 dans le quartier de Vallières alors en pleine expansion. Le projet est confié à Albéric Aubert (*)​​​, assisté de l’architecte Joseph Massota. Ils conçoivent en fonction d’un budget serré, « une église très dépouillée et simple, à l’image de Jean-Marie Vianney, le Saint Curé d’Ars, à qui elle est dédiée. »

Église Saint-Jean-Marie-Vianney, Clermont-Ferrand © Christel Carrion

L’église se signale dans le quartier avec son clocher de 28 m de haut. Constitué de deux fines lames en béton, il est surmonté d’une simple croix en fer. Sa nef est un vaste volume orthogonal de 30mx16m, sans point d’appui grâce à son plafond à caissons.

Une résille formée par « une alternance de poutres horizontales et de parpaings de béton posés en boutisse » et de 1860 dalles de verre coloré « en cul de bouteille » offre une lumière vibrante et colorée.

L’église Saint-Dominique à Nîmes

Église Saint-Dominique, Nîmes, photo David Maugendre © Inventaire général région Occitanie
Comme l’église Sainte-Catherine Labouré à Valence, l’église Saint-Dominique doit répondre au développement dans les années 1950-1960 de deux nouveaux quartiers en périphérie, le Clos d’Orville et le chemin bas d’Avignon. L’architecte Joseph Massota (*)​ conçoit l’église pour s’ouvrir sur les deux quartiers à la fois.
Église Saint-Dominique, Nîmes, photo David Maugendre © Inventaire général région Occitanie
Joseph Massota, Église Saint-Dominique, dessin au crayon, 1963

A la demande du père Benoît il fallait « construire vite et à peu de frais ». La première pierre posée le 25 septembre 1963, est un unique bloc préfabriqué en forme d’amande : « vraie » pierre d’un édifice de béton et de verre. Elle est enchâssée au bas d’un mur, au rez-de-chaussée de l’église Saint-Dominique »

Église Saint-Dominique de Nîmes en construction, 15 janvier 1964 © Hervé Collignon / Archives diocésaines/CAUE
Éléments préfabriqués évoquant le thème de la barque
Selon l’architecte la forme en amande de l’édifice évoque une barque avançant sur des flots. À l’étage, une grande nef peut accueillir 800 fidèles. Le soubassement abrite des salles pour le catéchisme et une chapelle. La charpente est en bois verni. A la conception du projet, l’architecte affirmait : « J’aimerais bâtir une église en béton avec beaucoup de lumière et de verre ». Les blocs en béton sont coulés sur place et assemblés en quinconce pour former une résille dans laquelle sont enchâssés dans les intervalles des carreaux en verre de Saint-Just dont certains pivotent pour assurer la ventilation. Les vitraux sont signés par les artistes Jean Gineyts et Dominique Gutherz.

Dans le cadre des travaux de rénovation de l’église menés en 2016-2018 par l’architecte Eric Grenier, l’Atelier Thomas Vitraux de Valence a restauré les verres soufflés et remplacé les anciens joints en béton qui contenaient de l’amiante .

Détail des verrières avec panneaux mobiles, photo David Maugendre © Inventaire général région Occitanie
Au début des Trente Glorieuses, ces trois églises de Valence, Clermont-Ferrand et Nîmes, sont nées de l’urgence de construire des églises dans des nouveaux quartiers. « Il faut construire vite et économiquement ». C’est pourquoi les procédés de construction utilisés, des blocs de béton préfabriqués, (combinés à des poutres de béton à Clermont-Ferrand) permettent d’y insérer des dalles de verre plus économiques que le vitrail traditionnel. Cela a favorisé un nouveau langage architectural basé sur la recherche d’une lumière naturelle diffuse, immatérielle qui unifie l’espace, une lumière pointilliste associée au symbolisme de la couleur. Une lumière qui transperce le voile.

Quels liens entre ces églises et entre leurs architectes, quelles furent leurs influences ?

Les similitudes des murs associant verre et béton de ces trois églises, interrogent le déploiement d’approches architecturales liées au Mouvement moderne, portées par l’évolution de la liturgie catholique, dans un contexte d’austérité et de bouleversement urbain.
Les revues ont eu aussi une grande part dans la diffusion d’expressions architecturales liées au mouvement moderne concernant la construction d’églises telles Architecture d’Aujourd’hui (*)​​​​​​​ et surtout la revue Art sacré qui a engagé depuis 1935 jusqu’en 1969 des débats sur tous les aspects concrets de la liturgie, l’architecture, le mobilier…

Les architectes Michel Joulie, Albéric Aubert et Joseph Massota venaient de régions différentes mais ils ont tous trois fait leurs études à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Quelle part, dans la conception de ces trois églises, a joué leur formation, leur expérience, voire leur amitié ?

Michel Joulie, né en 1915 à Chabeuil (Drôme) où il est décédé en 2014, a commencé ses études d’architecture à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris en 1936 et a été diplômé en 1946. Car, auparavant, il a été prisonnier de guerre entre 1940 et 1945 où il a connu l’architecte Henry Bernard (1912-1994) (*)​​ avec qui il est resté lié. Il est dans les ateliers de Paul Bigot (1870-1942) puis plus tard ceux d’Auguste Perret (1874-1954) et André Remondet (1908-1998). Fils de l’architecte Henri Joulie (1877-1969), il s’associe avec lui en 1949.

(*4) « Admis en juin 1931 à l’École des beaux-arts de Paris, il y suit l’enseignement de Paul Bigot et sera lauréat du Grand Prix de Rome en 1938. Les premiers temps de sa carrière, il fait «la place» chez son maître Paul Bigot dont il recueillera l’héritage spirituel (il organisera le transfert de la monumentale maquette de Rome du «maître» à l’université de Caen et déposera ses archives à l’Académie d’architecture. Mobilisé en 1939, il est fait prisonnier en mai 1940. Lors de sa longue captivité, il fonde à Stablack (Prusse orientale), un atelier d’architecture, qu’il dirige jusqu’à sa libération en novembre 1943. Beaucoup de projets et de réflexions sont nées de cet atelier » (Source : notice du site AGORHA).

Les architectes Joseph Massota et Albéric Aubert (*)​​​​​​​​ ainsi que Michel Joulie ont tous trois fait leurs études d’architecture à l’école des Beaux-Arts de Paris dans les ateliers de Paul Bigot et celui d’Auguste Perret. La présence tutélaire d’Auguste Perret qui y fut enseignant jusqu’à sa mort en 1954, ne pouvait-il pas que marquer ses élèves ?

Comment ne pas faire le lien entre ses œuvres majeures, l’église Notre-Dame de la Consolation au Raincy construite en 1923 (classée Monument Historique en 1966) et l’église Saint-Joseph, édifice emblématique de la reconstruction du Havre, construite de 1951-1957, classée Monument Historique en 2018 (*)? Edifices dont les structures en béton s’effacent afin que la résille de vitraux illumine les nefs.

Église Notre-Dame de la Consolation du Raincy, architecte A. Perret © Martine Sadion
Église Saint Joseph au Havre, architecte A. Perret © Martine Sadion
Il faut souligner le rôle pionnier du de la maître-verrier Marguerite Huré qui, outre les vitraux du Raincy et du Havre, a réalisé en 1931 ceux de la chapelle de l’ancien séminaire de Voreppe (Isère), construite par l’architecte grenoblois Pierre Pouradier–Duteil (1897-1961), classée en 2003 « Architecture contemporaine remarquable ». Cette mosaïque décrite par l’architecte comme « tapis de verre » est aussi constituée d’éléments de verre colorés insérés dans des claustras de béton.
Chapelle de l’ancien séminaire de Voreppe © Patrimoine culturel CD38

La période de la Reconstruction a particulièrement favorisé l’édification de nouveaux lieux de culte associant béton et dalles de verre coloré.

Parmi eux peuvent être citées l’église de Saint Rémy à Baccarat achevée en 1957 (architecte Nicolas Kazis, artiste verrier Gabriel Loire) et l’église Saint-Julien (1954-1959) à Caen, classée Monument Historique en 2007 « l’une des plus remarquables de la Reconstruction en Basse-Normandie », construite par l’architecte Henry Bernard (1912-1994), (auteur de la Maison de la Radio (1953-1963) à Paris). Il a été le compagnon de captivité de Michel Joulie en Allemagne.
Construite sur un plan elliptique, l’église associe voiles de béton et 4500 dalles de verre coloré dues au peintre-verrier Jean Edelmann.
Église Saint-Rémy à Baccarat, architecte Nicolas Kazis © VISITGRANDEST
Église Saint-Julien à Caen, architecte Henry Bernard © Jean Hureau

Après la Seconde Guerre mondiale, se diffusent d’autres conceptions de lieux de culte et modes de construction plus économiques et rapides. La puissante architecture de ces églises du début des Trente Glorieuses et de la Reconstruction affirme leur présence et leur modernité, en symbiose avec leur quartier. Les modules de béton préfabriqués, procédés économiques de construction, permettent d’y intercaler des petites dalles de verre dont la lumière colorée unifie et allège les parois de béton. L’unité des volumes, l’abstraction des parois et de la lumière offrent ainsi des espaces qui ne peuvent qu’émouvoir. Une expérience au-delà de la matérialité de l’architecture.

 

Sources :

Pascal Charrier « Nîmes, l’histoire de la construction de l’église Saint-Dominique », La Croix.
Joseph Massota (1925-1989), architecte de la modernité, Conférence d’Anne-Marie Llanta
et Claire Champetier, mise en ligne le 2 oct. 2014.
Jean-Louis Vayssettes, « L’église Saint-Joseph au Havre », Architecture 50, de la reconstruction aux années 1950.

Remerciements à Christel Carrion et Martine Sadion pour leur attention amicale sur le thème des vitraux

Tous les articles de la série

Le vitrail moderne et contemporain dans la Drôme

Total Views: 326Daily Views: 4
Par |2026-03-20T16:32:37+01:0013/02/2026|architecture, art contemporain|
Aller en haut