« Les 3 Becs », Rovaltain © Benjamin Ballay

Face aux urgences climatiques, aux crises économiques et aux nouveaux modes de travail et d’habiter, les architectes repensent leur pratique avec une architecture plus sobre à laquelle les matériaux géo et biosourcés contribuent. La paille et la pierre restent encore marginales dans la construction malgré leurs qualités écologiques de matériau naturel alors que les structures en bois légères et rapides à mettre en œuvre sont plus courantes. Dans la Drôme, les nouveaux bureaux de l’architecte Benjamin Ballay « Les 3 becs » à Rovaltain, construits avec une ossature en bois et une isolation thermique en paille, participent à cette dynamique.

Le bâtiment « Les 3 becs » est le nouveau lieu de travail que Benjamin Ballay a conçu et réalisé pour et avec son équipe qui a fêté ses 10 ans d’activité en 2024. Depuis qu’il est installé en Drôme, B. Ballay s’attache à convaincre les maîtres d’ouvrage publics et privés à privilégier l’emploi de matériaux sains, provenant de ressources locales, recyclables, dont la paille et la pierre, souvent associées au bois : « Nous favorisons les partis pris et choix techniques vertueux. Cela passe entre autres par la mise en œuvre de matériaux biosourcés / géosourcés (nous construisons ainsi régulièrement en bois / paille / pierre massive porteuse …). C’est pour nous aujourd’hui un engagement fort et incontournable au regard de l’évolution en cours du monde dans lequel nous vivons et de son climat ».

Anniversaire des 10 ans de l’agence © Benjamin Ballay

La paille, un matériau écologique, local

Matériau sain, la paille est un matériau biosourcé issu de tiges de céréales comme le blé, l’orge, le seigle ou l’avoine. Largement disponible, elle est une ressource locale. Entièrement biodégradable, elle a un faible impact environnemental puisqu’elle ne nécessite pas de transformation.
« La paille, aussi bien que le bois, stocke le carbone, autour de 14 kg de CO2 par mètre carré. Le renouvellement de la paille est annuel et sa disponibilité immense, puisque 10 % de la paille produite et non utilisée par les usages agricoles suffirait à isoler les bâtiments neufs construits chaque année. […]Cette ressource disponible pour la construction permet de retrouver les liens perdus entre urbanité et territoires agricoles » *https://journals.openedition.org/craup/7709
Matériau durable, la paille a déjà une longue histoire : en 1920, une maison en ossature bois est construite avec une isolation en bottes de paille. Aujourd’hui elle abrite le Centre National de la Construction Paille.
Capteur de carbone, « elle peut se targuer d’un impact négatif »
Matériau poreux et capillaire, il a de très bonnes performances thermiques et hygroscopiques (régulation de l’humidité).
« Pendant la vie de la graminée, les tiges des céréales acheminent, à travers leur cellulose, l’eau et la fraîcheur du sol jusqu’aux grains. Ce mouvement se poursuit la tige coupée et enchevêtrée au sein d’une botte de paille. Grâce à ce phénomène, un transfert lent de la chaleur se produit au travers des bottes, ce que l’on nomme le « déphasage thermique », une propriété présente dans tous les isolants biosourcés et en particulier dans la botte de paille, qui demeure le plus faiblement transformé de tous les matériaux isolants. Le déphasage thermique de la botte de paille est supérieur à douze heures – ce qui permet d’éviter la surchauffe en fin de journée pendant les vagues de chaleur –, alors qu’il est quasiment absent des isolants de synthèse à résistance thermique identique, comme le polystyrène et les laines minérales.

Trois domaines d’application de l’usage de la paille :
. Isolant entre ossature bois
. Isolation extérieure nécessitant un enduit de protection, terre ou chaux
. Structure en paille porteuse
La paille doit être revêtue sur deux côtés avec des matériaux perméables à la vapeur d’eau (du type enduit à la chaux ou d’argile) et offrant une protection incendie correspondant au type de bâtiment.
La préfabrication en atelier de caissons isolés en paille porteurs ou fixés sur une ossature bois permet d’aller très vite et dans des conditions climatiques favorables.
Le Réseau Français de la Construction en paille (RFCP) édicte les règles Professionnelles de Construction en paille. En particulier, il précise qu’il est possible « d’utiliser directement la botte de paille provenant de l’agriculture pour isoler les bâtiments. »
Il estime entre 500 et 1000 constructions, que ce soit des constructions privées ou publiques, scolaires, immeubles collectifs (R+10), pour étudiants, hangars agricoles, casernes de pompier, gymnases…

Entretien avec Benjamin Ballay, le 21 mai 2026

Chantal Burgard – Peux-tu décrire le projet de vos nouveaux bureaux « Les 3 becs » situés à Rovaltain , le programme et le parti pris architectural ?

Benjamin Ballay – Avec mon équipe, architectes, conducteurs de chantier et assistante, tous aussi enthousiastes les uns que les autres, nous avions besoin de nouveaux bureaux adaptés à notre façon de travailler. Nos domaines d’activité s’étaient diversifiés, essentiellement liés à la commande publique et à toutes les échelles.

Pendant la période du Covid, nous avons réfléchi puis imaginé un projet relativement utopique qui finalement s’est concrétisé avec l’entreprise Rampa, qui y a pris part.
Ce sont deux volumes de bureaux avec vue sur le Vercors réunis par une coursive extérieure conçue comme un lieu de rencontres. Dans un des volumes, au RDC nous trouvons une salle partagée et à l’étage nos bureaux, un espace café.
D’après le site de l’agence d’architecture Benjamin Ballay, « À Rovaltain, ce projet de bureaux incarne une conviction : le territoire dispose de toutes les ressources nécessaires pour inventer dès aujourd’hui une nouvelle façon de construire. Réalisé en bois du Vercors et en paille des plaines de la Drôme, il limite l’empreinte carbone, favorise les circuits courts et l’emploi de proximité. Conçu pour dépasser les exigences de la réglementation thermique RE2020, il est en mesure d’atteindre le niveau de performance plus exigeant qui sera imposé en 2031. De niveau passif, la performance est ici au service du confort ».

« Les 3 Becs », Rovaltain © Benjamin Ballay

C B – D’où provient ta prédilection pour les biomatériaux et plus particulièrement la paille, la pierre et le bois ?

B B – Jusqu’en 2002, j’ai fait mes études d’architecte à l’Ecole d’architecture de Grenoble qui proposait alors une formation sur le bois, la terre et la paille aux Grands Ateliers de l’Isle d’Abeau encadrée par Patrice Doat, fondateur de CRAtère (Centre international de la construction terre).
Le sujet de mon diplôme était : « Habiter dessous et dessus la terre »

« Depuis 2002, les Grands Ateliers situés dans la ville nouvelle l’Isle d’Abeau> Abeau (commune de Villefontaine en Isère), est un organisme de formation pour les étudiants et les professionnels de l’architecture, de la construction et du design. Son objectif est de soutenir le développement des filières bois, terre, paille et géosourcées et le réemploi pour l’écoconstruction. « Les formations utilisent une pédagogie participative, créative et expérimentale ». Les ateliers sont équipés de machines de ponts roulants afin d’expérimenter à échelle 1 les matériaux.
Depuis les années 2010, les Grands Ateliers ont étendu leur capacité de fabrication «en intégrant un pôle d’outillage numérique. Ces technologies complémentaires des Fablabs des écoles d’architecture ouvrent la voie à une grande liberté de formes… » […] Un campus, « un site unique en Europe regroupe deux plateformes techniques et la plateforme ASTUS qui favorise l’innovation constructive à travers le prototypage), la maison des Compagnons du devoir, un centre de recherche et d ‘expérimentation ».

C B – Y a-t-il des projets qui t’ont marqué pendant tes études ?

B B – Les architectes qui m’ont marqué pendant mes études, étaient des pionniers : Glenn Murkutt (1936 -) qui a construit des bâtiments écologiques en Australie et Rick Joy (1958 -) a construit dans les espaces désertiques de l’Arizona des constructions en pisé stabilisé au ciment et tôle d’acier brute.

C B – Pourquoi le choix d’une structure bois et de la paille comme isolant thermique ?

B B – Nous souhaitions réaliser un projet prospectif et expérimental. La paille a la vertu d’être un matériau local, non transformé qui a donc un faible impact environnemental et est de surplus économique. Son emploi dans la construction est régi par les règles Professionnelles de Construction dictées par Le Réseau Français de la Construction en paille (RFCP). Elles s’appliquent à la paille de blé qui représente 66% de la production en région Auvergne-Rhône-Alpes.

Selon l’étude confiée à l’ADEME Auvergne-Rhône-Alpes, isoler en paille, c’est stocker du carbone et économiser de l’énergie. « La séquestration du carbone de la paille dans un bâtiment évite les émissions de CO2 pendant toute sa durée de vie, ce qui permet de stocker durant 100 ans environ 12 tonnes eqCO2 dans les parois d’une maison de 100 m². »

Fiche ressource ADEME © ikos-ecoconstruction

Les blocs de paille d’épaisseur 36 cm ont été posés à l’intérieur d’une structure bois avec à l’extérieur un pare-pluie sous un bardage en bois de Douglas ajouré plus une laine de bois haute densité de 2 cm et à l’intérieur un OSB laissé apparent.
Nous avons tenu à rendre visible les bottes de paille par des petits châssis vitrés intérieurs.

Châssis intérieur exposant l’isolant en bottes de paille © Chantal Burgard
Fabrication des bottes de paille, entreprise Royans Charpente © Benjamin Ballay

C B – La pierre est un autre matériau naturel que tu affectionnes : quelles sont ses vertus écologiques ?

B B – C’est un matériau naturel, non transformé qui a beaucoup de qualités : sa résistance mécanique, sa longévité et son caractère naturel. Il permet de répondre aux exigences de constructions saines et de bas carbone. De plus, il est particulièrement adapté à des interventions sur le patrimoine et c’est un matériau sain car la pierre régule naturellement l’humidité et la température intérieures.

Comme pour les structures bois, nous avons besoin d’un ingénieur spécialisé sur ce matériau. Nous avons fait appel au BET STONO installé à Dieulefit. Pour deux projets, nous avons utilisé des pierres massives provenant du Gard. Elles sont découpées en blocs de 0,50mx1mx0,50m ou 2mx1mx050m qui arrivent tels quels sur le chantier. Ils sont scellés à la chaux. Leurs dimensions permettent de se passer de raidisseurs. L’emploi de pierre massive porteuse pour les murs de refends intérieurs participe aussi à une ambiance volontairement saine, douce et apaisante.

Nous avons ainsi construit en 2024 une salle polyvalente « Espace 45 » et un ALSH (Accueil de Loisirs Sans Hébergement, centre d’accueil pour enfants et adolescents en journée) à Pont-de-l’Isère dans la Drôme. Un chauffage / rafraichissement par eau de nappe, de la laine de bois en isolant mural complètent les dispositions vertueuses de ce projet.

Salle polyvalente « Espace 45 », Pont-de-l’Isère © Benjamin Ballay
Détail de la pierre © Benjamin Ballay

Nous avons aussi réalisé en 2025 en association avec ATEAM architectes mandataire un bâtiment multi-activités « Espoulette » à Montélimar en pierre massive et charpente bois.
Il regroupe les services du Centre Communal d’action Social, du SAMU social et de la retraite active sur un seul site. Cet équipement accueille les personnels des services et du public soit 250 personnes. Il permet un usage varié : accueil, espace numérique, bureaux, salles d’activités, salles de réunion et une salle multi-usage pour des réunions publiques, des réunions d’association ainsi que des spectacles scolaires ou associatifs.
Le BET est aussi STONO. Le bâtiment est conçu avec de grandes hauteurs sous plafonds et des espaces généreux, très souvent liés entre eux grâce à des percements intérieurs.

Façades en pierre de « l’Espoulette », Montélimar © Benjamin Ballay
Intérieurs de « l’Espoulette » © Benjamin Ballay
Détail de pierre en façade « l’Espoulette » © Benjamin Ballay

C B – Le bois : est-il un incontournable en structure dans notre région ?

B B – Nous utilisons souvent le bois tant en structure qu’en charpente et parements acoustiques. Ce qui a été le cas dans le collège et son gymnase à Veaunes-Mercurol construit en 2023 avec Chabal architecte associé avec la recherche de lumière naturelle diffuse dans tous les espaces y compris de circulations, l’usage du bois pour la structure (forêts du Vercors, de Méaudre, d’Autrans et d’Entremont), l’isolation, et les parements acoustiques. L’isolation est en laine de bois renforcée et Isolation paille pour le gymnase.
La rue intérieure sur double niveau de 100 m de long dessert l’ensemble des salles de classe et sert de gaine géante de reprise de ventilation.
La charpente bois en treillis du gymnase a une portée de 45 m et permet de constituer 4 sheds nord qui offrent une lumière homogène.
Le chauffage et le rafraichissement par 28 sondes géothermiques profondes constituent un réseau souterrain de plus de 4 km. Nous avons ainsi une performance E4C1, E4 bâtiment à énergie positive qui produit plus qu’il n’en consomme et C1 1550 kg CO2/m2 (empreinte carbone tout au long de son cycle de vie, choix des matériaux, consommations énergétiques…). ​

Rue intérieure du collège de Veaunes-Mercurol © Benjamin Ballay
Le hall © www.ladrome.fr

C B – Quelles formations a ton équipe pour ces matériaux et pour le suivi de chantier ?

B B –Dans l’équipe, Alexandra et Iznur ont fait une formation sur la terre et en particulier sur les murs en terre.
Deux personnes pilotent les chantiers et sont vigilantes sur ces questions, en particulier sur les jonctions entre matériaux. Marianne et Micky ont une appétence particulière pour les éco-matériaux et Elsa, Amélie et moi même avons suivi une formation Propaille.

C B – Tu es attaché au dessin à la main? Que représente t’il pour toi ?

B B – C’est une passion d’enfance, d’ailleurs c’est la raison essentielle pour laquelle j’ai choisi le métier d’architecte.
En conception, du croquis au dessin de concours, la liberté du trait, son caractère mouvant, permettent de ne pas figer le projet et aussi d’exprimer les intentions principales. A l’opposé de la CAO (conception assistée par ordinateur) qui demande dès le début de la conception de tout dessiner en trois dimensions et donc fige très vite le projet.
Sur le chantier, le dessin est rapide et précis et il permet de représenter des détails d’exécution particuliers compris par tous les intervenants.
Croquis, projet de l’îlot des Halles, Montélimar © Benjamin Ballay
Croquis sur le chantier du Centre Social de Portes-Les-Valence © Benjamin Ballay

C B – Vous avez une prochaine opération avec un programme original à Montélimar . Quel en est le projet ?

B B – Prévue d’être achevée en 2029, la restructuration de l’îlot des Halles dans un site patrimonial de Montélimar a pour objectif de revitaliser le centre ancien. C’est une opération complexe (*)​​, le site est de plus soumis à l’avis de l’INRAP et de l’Architecte des Bâtiments de France. Son programme associe 16 logements locatifs, un habitat partagé de 270 m2, intergénérationnel pour étudiants et personnes âgées, type Colibri avec parties communes, ainsi que des commerces.
La question du réemploi y a été importante puisque les matériaux d’une partie démolie après précurage et dépose soignée ont été mis à disposition gratuitement aux habitants et aux commerçants de Montélimar.
J’y ai d’ailleurs conçu un vitrail au dessin abstrait avec une technologie contemporaine qui sera exécuté par Thomas Vitraux de Valence. Projet auquel je tiens particulièrement.

J’ai d’ailleurs remarqué au long de ma pratique que la maîtrise d’ouvrage publique est plus encline à expérimenter d’autres matériaux et même des programmes plus novateurs.

Esquisse du vitrail de l’îlot des Halles à Montélimar © Benjamin Ballay

Sources

Benoit Rougelot, « La paille, un matériau de construction résilient », Pour, 2018/4 N° 236, p. 129-133.

. Volker Ehrlich et Édouard Vermès, « La Paille, un matériau pour transmettre. Expérience de terrain/retour critique », Penser l’architecture par la ressource, Les Cahiers de la recherche architecturale, urbaine et paysagère, n°11, 2021.

. La pierre. Un matériau naturel et durable, Envirobat Occitanie

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2026-10-19T16:15:33+02:00
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