Si Mme de Sévigné a occupé onze logements à Paris, elle a également voyagé et séjourné en province tout au long de sa vie et « ne revendique surtout aucun sentiment d’appartenance et passe son temps à voyager […] (*)​. L’intention de ce second article est d’apporter un éclairage sur les lieux habités longuement ou temporairement, traversés et découverts, et de rendre perceptible le temps de l’éveil du sentiment de la nature et le temps des voyages, une « chose étrange », à l’appui de sa correspondance. En effet ses lettres foisonnent de descriptions de lieux réels ou imaginaires exprimant ses sentiments de rejet ou d’attachement.

Bien qu’attachée à son quartier du Marais, Mme de Sévigné parcourt la France (ill. 1) en direction de la Bretagne, de la Bourgogne ou de la Provence, séjourne dans les demeures familiales, effectue des voyages d’amitié, de convenance ou d’affaires et également pour des raisons de santé comme à Vichy, ville thermale où elle fait des cures en 1676 et 1677.
Simplement en Île de France, une trentaine de lieux sont identifiés comme on l’observe sur la carte présentée lors de l’exposition au musée Carnavalet (*)​ ; parmi eux le château de Vaux-le-Vicomte de Nicolas Fouquet à Maincy (15), le château de Saint-Maur-des-Fossés du duc de Condé (27), le château du Plessis-Belleville de Claude Guénégaud (9), etc. (ill. 2).

1 – « Carte géographique des postes qui traversent la France », 1632 © Gallica/BNF
2 – « Lieux de séjours en Île de France »,
carte présentée dans l’exposition « Madame de Sévigné. Lettres parisiennes »,
Musée Carnavalet, Paris, 2026 © RC

I – Les demeures familiales

Du côté des Coulanges, des Rabutin et des Sévigné, nombreuses sont les demeures familiales qui accueillent Mme de Sévigné tout au long de sa vie. Certaines existent toujours et conservent des espaces où elle a séjourné, d’autres ont été détruites ou transformées comme le château Montaleau à Sucy-en-Brie construit par son grand-père, Philippe de Coulanges.

– Vitré « maîtresse des lieux », entre découverte de la nature et méditation

Rapidement après son mariage avec Henri de Sévigné en 1644, Mme de Sévigné découvre les terres des Sévigné, le château du Buron-en-Vigneux et le château des Rochers à Vitré, ancienne forteresse en pleine nature reconstruite au XVe siècle. Tout d’abord « égarée », elle s’approprie les terres, notamment après le décès de son mari en 1651. Elle apprécie d’être la « maîtresse des lieux », de vivre paisiblement en famille avec le « Bien Bon » puis son fils Charles qui s’y installera définitivement, et de « faire dormir ses dépenses » à cause des dettes laissées par son mari (ill. 3, 4).
L’épistolière demeure en tout une dizaine d’années, soit 16 séjours, aux Rochers qui est pour elle un lieu de méditation, de lecture et d’écriture de 301 lettres. Elle fait construire la chapelle et aménage le parc ou Bois de décoration, crée des allées qu’elle nomme Humeur de ma fille, La solitaire, L’infinie ou Capucine…, un labyrinthe, des pavillons…Le parc est ensuite transformé en jardin régulier par son fils d’après « un dessin de M. Le Nôtre » écrit-elle en 1689. Lieu de promenade et de contemplation de la nature, il est aussi lieu de « rendez-vous » avec sa fille (ill. 5) :
« Je viens de ces bois ; vraiment ces allées sont d’une beauté à quoi je ne m’accoutume point. Il y en a six que vous ne connaissez point du tout, mais celles que vous connaissez sont fort embellies par la beauté du plant. Le mail est encore plus beau que tout le reste et c’est l’humeur de ma fille » (*)​.
3 – Château des Rochers, Vitré, 2015 © RC
4 – Chambre de Mme Sévigné au château des Rochers © RC
5 – Plan du château et parc des Rochers, 1763 © Musées de Vitré

– L’abbaye de Livry-Gargan (nord-est de Paris)

L’abbaye de Notre-Dame, actuellement détruite, est pour Mme de Sévigné un lieu de refuge auprès de son oncle l’abbé Christophe de Coulanges (1607-1687), dit « le Bien Bon », qui accompagne sa nièce dans la gestion de ses terres et de ses finances. Il remet en état l’abbaye et les jardins et la reçoit régulièrement dans sa maison séparée des bâtiments religieux où elle trouve réconfort et calme notamment dans le cabinet réaménagé par l’abbé ouvrant sur le jardin (ill. 6, 7).
« La beauté de Livry est au-dessus de tout ce que vous avez vu ; les arbres sont d’un vert admirable ; tout est plein de chèvrefeuilles. Cette odeur ne m’a point encore dégoûtée. » (*)​.

6 – Abbaye de Livry, estampe © BnF
Plan de l’abbaye de Livry au diocèse de Paris 1697 © BnF

– Château de Bourbilly à Vic-de-Chassenay (Bourgogne)

Ancienne forteresse transformée en demeure de plaisance, ce château est « le vieux château de mes pères » comme Mme de Sévigné l’écrit le 16 octobre 1673 à sa fille. C’est la demeure des Rabutin où est né son père Celse-Bénigne de Rabutin (ill. 8, 9. Elle y séjourne de temps en temps avec plaisir même si elle se plaint du temps et reconnaît « s’être désaccoutumée de ces continuels orages » (*)​​.
« Je trouve mes belles prairies, ma petite rivière, mes magnifiques bois et mon beau moulin à la même place où je les avais laissés […] Je vous ai vue ici. Bussy y était et nous empêchait fort de nous ennuyer » (*)​.

8 – Vue aérienne du Château de Bourbilly, 2018 © Wikipédia/Ululik
9 – Façade sud-ouest du château de Bourbilly, 2010 © Wikipédia/abac077

. Le temps de l’éveil du sentiment de la nature et de l’évocation poétique

Fuyant l’effervescence parisienne et les contraintes sociales, Mme de Sévigné trouve dans la nature un espace de refuge, de méditation solitaire. Grâce à ses lettres écrites notamment à Vitré ou à Livry, le sentiment de la nature se dessine à travers son goût pour le jardin régulier à la mode au XVIIe siècle (*)​, pour l’aménagement du parc du château de Vitré où elle a « fait planter une infinité de petits arbres, et un labyrinthe, d’où l’on ne sortira pas sans le fil d’Ariane » (*)​​, et pour le jardinage.
Au-delà de ses intérêts horticoles, émanent sa sensibilité et son plaisir de l’observation des saisons et des « belles nuances de l’automne dont les peintres font si bien leur profit » (*)​​​, des couleurs, des parfums, des oiseaux, et également des paysages comme le Mont-Saint-Michel, de la mer et des fleuves comme la Seine et la Loire.
Bien avant Jean-Jacques Rousseau, l’épistolière associe promenades solitaires et sentiments, flâneries et réflexions intimes, et choisit ses itinéraires en fonction de ses humeurs. Elle va jusqu’à personnifier des éléments naturels en y accolant ses sentiments qui varient selon ses états affectifs, notamment envers sa fille. Ainsi le Rhône devient une « menace mortelle » ou une « promesse de retour ». D’après Céline Magrini, ce sont « les premières traces de personnification du Rhône dans notre littérature, et une ébauche de vision littéraire, d’évocation « un peu poétique » » (*)​​​​.

2 – Les pauses amicales

Les lettres de Mme de Sévigné témoignent de multiples séjours chez des amis ou des connaissances pour s’éloigner de la vie parisienne, se reposer, tenir compagnie à des amies telles Mme de Lafayette ou Mme de Chaulnes, ou bien simplement s’arrêter à une étape lors d’un long voyage. Parmi ses étapes, on peut noter certains lieux :

– Château de Langlard, Mazerier (Allier)

De retour de sa cure à Vichy, Mme de Sévigné s’arrête au château (ill. 10) de son ami l’abbé Bayard dont elle admire l’aménagement des jardins sur un terrain en pente.« […] vous admireriez le courage et l’adresse qu’il a eue de rendre une affreuse montagne la plus belle, la plus délicieuse et la plus extraordinaire chose du monde » (*)​​.

– Château d’Epoisses (Côte-d’Or)

Situé sur la route de Bourbilly, le château appartient au comte de Guitaut que Mme de Sévigné a rencontré dans le Marais, et soutenu lors de l’incendie de l’hôtel particulier du comte en 1671. Les Guitaut reçoivent régulièrement leurs amis dont l’épistolière qui possède sa propre chambre (ill. 11, 12).

10 – Château de Langlard, Mazerier © Andy Pinoteau
11 – Château d’Epoisses, vue aérienne, 2009
© Wikipédia/Association du château d’Epoisses
12 – Château d’Epoisses, Chambre de Mme de Sévigné
© Château d’Epoisses

3 – Les séjours en Provence

Afin de retrouver sa fille (ill. 13) dorénavant installée en Provence auprès de son mari, François de Castellane-Adhémar (ill. 14), Mme de Sévigné effectue trois séjours à Grignan représentant seulement quatre années. C’est au cours de ses séjours qu’elle découvre la Provence (ill. 15) et les villes le long de son parcours. Ainsi à Lyon elle est hébergée cinq fois entre 1672 et 1694, et loge notamment dans l’hôtel de Mme de Rochebonne, sœur du comte de Grignan. De Lyon, elle embarque sur le « terrible Rhône », s’arrête à Valence pour dormir au couvent de la Visitation (*) ​​​et débarque au port du Robinet à Donzère où elle est accueillie par sa famille et rejoint Grignan en carrosse.
« [A Lyon] Monsieur l’intendant me vint prendre à la sortie du bateau, lundi, avec madame sa femme et Mme de Coulanges […] On me promène, on me montre ; […] Je ne partirai donc que vendredi matin ; nous irons coucher à Valence […] Je serai samedi à une heure après midi à Robinet (*)​​. »
15 – « Les Postes qui traversent la France corrigées et augmentées suivant les derniers establissements par les Srs Sanson » (détail), vers 1700.
13 – Pierre Mignard (attr. à),
« Portrait de Françoise Marguerite de Sévigné », vers 1669 © Musée Carnavalet
14 – Atelier de Nicolas de Largillière,
« Portrait de François-Adhémar de Monteil, comte de Grignan »
© Musée Carnavalet/Wikipédia

– Le « royal château » à Grignan, une approche paradoxale

Le premier séjour auprès de sa fille à Grignan débute en 1672, le second en 1690 et le dernier se déroule du 27 mai 1694 au 17 avril 1696, date de son décès au château.
Au fil de ses séjours, Mme de Sévigné observe les travaux entrepris par le comte soucieux de transformer l’allure « antique » de l’édifice en « royal château »(*) ​​​​(ill. 16), d’aménager des appartements dont celui d’Uzès pour Mme de Sévigné. D’après Christian Trézin, il est situé « au-dessus de celui de sa fille, il comprendra la chambre du « grand Uzès », sa garde-robe et, dans la tour, la chambre du « petit Uzès » – le  » beau cabinet »- où l’on bâtit, côté nord […] un petit cabinet […] » (*)​​​​​.
D’une part admiratrice, elle apprécie son « beau cabinet » et ses « belles vues », le train de vie fastueux de son gendre dans ce « château enchanté », véritable témoignage de l’art d’habiter et de vivre en Provence au XVIIe siècle, les espaces festifs comme la grotte de Rochecourbière (ill. 17).
« […] je suis dans cette chambre, dans ce beau cabinet, où vous m’avez vue entourée de toutes ces belles vues »(*)​​​​​​.
« Ah ! Que j’aimerais à souper à Rochecourbière, et que la musique de Monseigneur et de ces beaux endroits de l’opéra qui me font toujours rougir les yeux […] c’est une ville que le château de Grignan »(*)​​​​​​​.
16 – « Vue de Grignan au midi », dessin, fin XVIIe/début XVIIIe siècle © Château départemental de Grignan
17 – Léon Sabatier, « Grotte de Roche-Courbière. Dauphiné. Drôme », dessin © BNF

D’autre part critique, l’épistolière est effrayée par les « épouvantables beautés » et maudit « la bise et les horreurs de l’hiver ».
« Nous sommes exposés à tous les vents. C’est le vent du midi, c’est la bise, c’est le diable, c’est à qui nous insultera ; ils se battent entre eux pour avoir l’honneur de nous renfermer dans nos chambres. Toutes nos rivières sont prises ; le Rhône, ce Rhône si furieux n’y résiste pas. Nos écritoires sont gelées, nos plumes ne sont plus conduites par nos doigts, qui sont transis » (*)​.
« Que vous êtes excessifs en Provence ! Tout est extrême : vos chaleurs, vos sereins, vos bises, vos pluies hors de saison, vos tonnerres en automne ; il n’y a rien de doux ni de tempéré » (*)​​.

– La Provence, « une beauté singulière »

Appréciant le rôle officiel de son gendre, lieutenant général du Pays de Provence, Mme de Sévigné l’accompagne dans ses déplacements officiels comme à Lambesc (ill. 18) où se tiennent les assemblées générales des communautés du pays de Provence présidées par le comte, à Aix, Toulon ou Marseille… Elle découvre de nouveaux paysages, la mer et les montagnes, et des villes comme Marseille où elle est accueillie dans plusieurs demeures (*)​​​. Bien qu’elle observe que « L’air en gros y est un peu scélérat », elle admire « la citadelle et la vue » (fort Saint-Nicolas), l’arsenal, « les magasins et l’hôpital » et le port (ill. 19, 20).

« Je suis charmée de la beauté singulière de cette ville. Hier le temps fut divin, et l’endroit d’où je découvris la mer, les bastides, les montagnes et la ville est une chose étonnante. […] Je demande pardon à Aix, mais Marseille est bien joli, et plus peuplé que Paris : il y a cent mille âmes » (*)​​.

18 – Hôtel de Janet
(actuel hôtel de ville), Lambesc, 2010
19 – Jean-Baptiste de La Roze (attr. à)« Le port de Marseille et l’arsenal des Galères en 1667», XVIIe siècle, Musée de la marine/CCI, Marseille © Wikipédia
20 – Jacques Rigaud, « Fêtes des galères dans le port de Marseille, XVIIe siècle
© Musée de la marine/CCI, Marseille

.Le temps des voyages, une « chose étrange »

Les multiples destinations de Mme de Sévigné à travers la France l’amènent à utiliser plusieurs moyens de transport selon ses capacités financières et les trajets : carrosse, litière, chaise à porteur, bateau sur lequel est installé son carrosse… Le long du parcours, elle s’arrête dans les demeures de ses amis ou des membres de sa famille, et également dans des couvents, des « pouillers » (gîtes) ou encore des auberges. Ces voyages ne sont pas toujours sereins, comme en témoignent ses impressions sur le « furieux » et le « terrible Rhône » ou sur la « violence » de la « folle » Durance qui doit être franchie à gué ou en bac pour aller à Aix-en-Provence. Alors que pour l’épistolière, la Loire « est sage et majestueuse ».A cette époque, le périple dure une quinzaine de jours de Paris à Grignan, trois semaines de la Bretagne à Grignan. La lenteur des déplacements lui permet de lire, d’écrire même parfois sur un bateau, de rêver, d’échanger avec ses compagnons de voyage. Les thèmes spécifiques au voyage sont toujours présents dans sa correspondance : le départ et le retour, le parcours et les étapes, l’enchantement et l’inquiétude…« C’est une chose étrange que les grands voyages. Si l’on était toujours dans le sentiment qu’on a quand on arrive, on ne sortirait jamais du lieu où l’on est » (*)​​​​​.
« Je partis le IIe de mai, j’arrivai à Lyon le onzième jour, je m’y reposais trois jours, je m’embarquai sur le Rhône, et je trouvai le lendemain sur le bord de ce beau fleuve, ma fille et de Grignan, qui me reçurent si bien et m’amenèrent dans un pays si différent de celui que je quittais et où j’avais passé, que je crus être dans un château enchanté » (*).​​​​​​.

.Les lieux rêvés et fictionnels

Au-delà des demeures habitées, des villes traversées, des paysages découverts et des lieux réellement parcourus, Mme de Sévigné se plait à imaginer des voyages notamment ceux de sa fille se déplaçant vers Monaco ou la Sainte-Baume. Qui plus est, sa présence peut imprégner un lieu sans qu’elle n’y ait jamais habité comme le château (ill. 21) de son cousin, le Comte Bussy-Rabutin (1618-1693) avec qui elle entretenait une correspondance tumultueuse et l’art de « rabutinage ». Il est vrai que son cousin joue un rôle capital dans la renommée de Mme de Sévigné qui refusait « [d’] être dans les mains de tout le monde, [de] se trouver imprimée » et dans la fabrication de l’icône littéraire (*)​​​​ grâce à la parution de cinq lettres dans les Mémoires de Messire Roger de Rabutin (ill. 22). A côté des portraits officiels et allégoriques, ceux de Mme de Sévigné « habitent » les intérieurs du château, véritable témoin de l’art de vivre au XVIIe siècle.

21 – Château de Bussy-Rabutin, Bussy, 2010 © RC
22 – Bussy-Rabutin, «Les Mémoires de messire Roger de Rabutin, comte de Bussy… », Tome 1, Ed. J. Anisson (Paris), 1696 © BNF

Ces lieux habités longuement ou temporairement par Mme de Sévigné sont devenus des lieux de mémoire. Très souvent réinventés, fabriqués pour des raisons culturelles ou touristiques, ils sont pourtant des espaces de « médiation entre un auteur et ses écrits » (*)​ et « recréent un lien profond entre un auteur et un territoire » (*)​​. Une chambre, un paysage, un édifice comme la collégiale Saint-Sauveur où l’épistolaire a été inhumée, se transforment en lieu de « nouveau pèlerinage » (*)​​​.

Tous les articles de la série

Les lieux de vie et d’écriture de Mme de Sévigné…

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Par |2026-10-29T11:57:49+01:0028/10/2026|histoire mémoire, patrimoine|
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