Publié par l’Ecole régionale des beaux-arts de Valence dès 1976, le journal “Que ça dise pourquoi !” amorce une politique éditoriale singulière. Elle évoluera au fil des années au sein de cette structure, tout d’abord Ecole d’arts décoratifs et industriels de Valence fondée en 1899, devenue ERBA/Ecole régionale des beaux-arts, puis en 2011 ESAD•Valence/Ecole supérieure d’art et design actuellement située dans le quartier de Fontbarlettes à Valence. Geraldine Letovanec, documentaliste de l’ESAD, apporte un éclairage sur la création de ce journal avec l’aide de l’un de ses fondateurs et d’enseignants.

Une création originale de “l’atelier de communication” de l’E.R.B.A
(Ecole régionale des beaux-arts)

L’école à l’époque comprend un département art, ainsi que plusieurs ateliers, dont “l’atelier de communication” qui sera à l’initiative de ce journal s’intégrant dans les Editions 127 de l’ERBA. Ce journal poster recto-verso est diffusé entre novembre 1976 et 1981, avec la parution de 19 numéros. Le dépôt légal est assuré par Gérard Bayle, directeur de l’école en exercice, avec Jean-Louis Morin comme directeur de publication.

Les 6 premiers numéros sont initiés par Jean-Louis Morin et Jean-Pierre Bos, enseignants à l’école, respectivement en publicité et en photographie, dans “l’atelier de communication” et constituent des supports pédagogiques permettant à des étudiants intéressés par la conception éditoriale, de travailler ces questions avec des moyens modestes. Ils sont réalisés au sein de l’atelier en autonomie.

“L’atelier de communication” occupe à l’époque un bâtiment au 222 avenue Victor Hugo, (annexe du bâtiment principal situé au 127) qui accueille également l’atelier de gravure animé par Jacques Clerc et Bernard Carlier, les fondateurs des Editions 222, qui publieront dans les années 1980 une série d’ouvrages reconnus dans le paysage éditorial des écoles d’art françaises.

« Il faut que ça marche, que ça pète ou que ça dise pourquoi ! »

Le titre “Que ça dise pourquoi !” (sous titré “Journal de l’atelier de communication – l’image photographique) a émergé spontanément d’une séance de travail collective, aphorisme argotique indiquant que la revue allait être réalisée quels que soient les efforts déployés pour parvenir au bouclage du numéro. Il annonce le ton de ce journal, qui, s’il reste malgré toutes les évolutions de sa ligne éditoriale un journal d’école, n’en conserve pas moins une liberté de ton notamment dans les numéros conçus par les étudiant.e.s.

Les enseignants supervisent les choix iconographiques, coordonnent la mise en œuvre du numéro et les textes ; il s’agit de faire exister “l’atelier de communication” et ses enseignements au sein d’une école répartie sur plusieurs bâtiments, grâce à « une feuille de chou dont tout le monde pouvait s’emparer ». Outil de liaison interne, le journal est pensé pour dynamiser les enseignements et imaginer des exercices en atelier impression à partir d’un objet éditorial singulier, initié par un noyau dur de professeurs qui s’est ensuite élargi au fil des numéros parus. Plusieurs étudiant.e.s sont impliqué-e-s régulièrement ; dès le premier numéro collaborent Colette Berger et Jean-Louis Teyssier, binôme étudiant répondant à celui constitué par Jean-Louis Morin et Jean-Pierre Bos. Quelques intervenants réguliers au sein de l’équipe pédagogique collaboreront jusqu’au numéro 6 : Jacques Clerc, professeur de sculpture et de gravure, Michel Steiner, professeur de peinture et Pierre Buraglio enseignant du département art à partir de 1976.

Tiré à 1000 exemplaires, le journal affiche est largement diffusé dès le premier numéro localement (musée, maisons des jeunes et de la culture, lycées) et dans les écoles d’art françaises, ce qui permettra à l’ERBA de bénéficier d’un rayonnement national. Plusieurs numéros seront ainsi initiés en collaboration avec les professeurs et étudiants des écoles du sud de la France. Une attention particulière au timbrage et la mise en place d’un bandeau en font un objet singulier, et lui assurent une certaine visibilité, lui permettant de devenir un support éditorial repéré au sein du paysage des publications des écoles d’art de l’époque.

« Un journal pour informer, communiquer, échanger images et idées »

Définitions en lien avec la pédagogie de l’atelier, citations, échanges d’images, partages d’astuces techniques, jeux des mots, notes faisant office de cours pour l’atelier, montages d’extraits d’articles de presse, extraits d’ouvrages de référence ou en lien avec l’actualité de l’école, renvois à la bibliothèque de l’école avec des bibliographies constituent les matières textuelles et visuelles triturées et re-combinées au fil des numéros. Les années 1977, 1978 et 1979 sont particulièrement prolifiques avec 5 parutions à l’année

(cf inventaire).

A l’instar des newsletters de nombreuses institutions culturelles ou d’écoles d’art (1), le journal permet de mettre en lumière des artistes intervenants invités à l’école d’art ou des expositions présentées en partenariat avec des structures culturelles locales : Crac/centre régional d’action culturelle (actuel LUX), musée et bibliothèques de Valence. La venue d’artistes renommés, invités notamment par Pierre Buraglio et Michel Steiner, est un évènement dont il est nécessaire de garder la trace. Le journal apporte des éclairages en amont ou en aval des interventions, et fait parfois état d’enthousiasmes ou de déceptions des étudiants.

Willy Ronis, Gerard Schlosser, John Berger, Jean Mohr, Jeanclos, Bernard Perrin, François Cali, Jean-Luc Parant, Guy de Rougemont, Jean-Pierre Pincemin, Dominique Bozo, et Pierre Soulages ont ainsi été accueillis à l’ERBA entre 1976 et 1981. Ces invitations outre une conférence comprennent l’élaboration d’une estampe (sérigraphie ou gravure) au sein de l’atelier impression, ainsi qu’un travail avec les étudiant.e.s sur le journal.

Certains numéros documentent des projets pédagogiques tout en décalant le propos vers une distance plus réflexive et critique, à l’exemple d’un supplément au n°6 : cette affiche relate le projet coordonné par les professeurs Daniel Vassart et Michel Steiner, autour de l’animation d’une palissade du chantier de construction du parking Bel Image à Valence par les étudiants de l’ERBA, suite à une demande formulée par la CCI (chambre de commerce et d’industrie) et des commerçants valentinois.

Dés le numéro 7 (1977), le journal, alors sous-titré “Journal affiche de l’atelier communication-l’image photographique” deviendra et jusqu’au n°12 “Journal du département art de Valence». Le comité de rédaction s’élargit : l’équipe constituée par « l’atelier de communication » est complétée par l’équipe du Département art, notamment Bernard Carlier, et par des étudiants conviés à l’élaboration des numéros sous forme de stages identifiés comme tels dans la pédagogie (cf inventaire).

Les oppositions sont parfois tranchées entre le département art, alors seul département agrée, et “l’atelier de communication”. En témoignent deux archives de cette expérience éditoriale : la lettre de “l’atelier de communication” aux enseignants et étudiants de l’ERBA Valence : « Propositions pour un fonctionnement du journal 8 octobre 1979 » par Jean Louis Morin, et la réponse de Pierre Buraglio le 13 octobre 1979 aux enseignants et étudiants et au directeur. Ce dernier, après la parution du n°16 et en réponse à son collègue, se positionne en faveur d’un journal d’école, plus fédérateur, « trait d’union entre les ateliers et le département », tout en souhaitant atténuer la distinction entre le travail manuel et apports techniques ou intellectuels.

A partir de 1978-79, « Que ca dise pourquoi ! » changera son sous- titre en ” journal de l’école d’art de Valence, avec une équipe fixe : trois enseignants / équipe « Production-reproduction » / atelier communication / département art / intervenants extérieurs.

Seuls quatre numéros paraitront par la suite, dont deux en lien avec des projets inter-écoles témoignant sans doute d’un essoufflement des équipes suite à des dissensions et à une pluralité d’intentions qui ne pouvaient cohabiter en un seul objet.

Parallèlement à des objectifs pédagogiques et institutionnels, certains numéros sont confiés à des groupes d’étudiants, qui s’emparent du journal et opèrent en autonomie sur plusieurs numéros, dans une grande liberté de ton : le n°8, premier numéro introduisant la couleur, en offset, dans une veine plus proche du fanzine que du journal d’école, puis les numéros 16, 17 et 19, ces deux derniers numéros étant liés à des projets inter-écoles. Ainsi naitra une déclinaison parodique intitulée « Le fromage », dans un esprit potache reprenant la typographie du journal Le Monde, pour les numéros 17 et 19.

Le n°17 (“Le Fromage”) fait suite à une rencontre entre étudiants des écoles d’Aix, de Nîmes, d’Avignon et Valence, dans la cadre de l’obtention par l’ERBA d’un crédit du ministère pour la fabrication d’un journal inter-écoles, par le biais de AIRES/Arts Interventions Recherches Expérimentation Sud (groupe de travail entre enseignants et étudiants des écoles d’art d’Aix, Avignon, Lyon, Macon, Marseille, Montpellier, Nîmes, Toulon et Valence). Le feuillet interne, moins cadré dans les codes du journal, fait état de l’esprit critique des étudiants pour ce projet de publication, par le biais de caviardages et ajouts manuscrits sur des lettres échangées entre étudiant.e.s.

Le dernier numéro en 1981, le n°19, (“Le Fromage 2”) bien qu’étant une tentative de poursuivre l’objectif d’un journal d’information inter-écoles plus consistant, sonne le glas de l’aventure éditoriale de « Que ça dise pourquoi ! ». La création de l’option Arts graphiques à l’école d’art en 1981-1982, avec la mise en place progressive d’une formation supérieure agréée par l’État et menant au DNAT Design graphique – diplôme national d’arts et techniques – , mise en œuvre par Jean-Louis Morin et Jean-Pierre Bos, ne laissera plus de temps pour l’élaboration de nouveaux numéros par ses fondateurs.

L
e nom du journal affiche disparait et “DEPt ART VALENCE“, Journal du département art, prendra la suite avec un quatuor professoral Pierre Buraglio, Jacques Clerc, Michel Steiner et Daniel Vassard en 1982, qui s’appuiera sur certaines composantes déjà présentes dans « Que ça dise pourquoi ! » : la méthodologie de diffusion du précédent journal notamment, tout en affirmant une orientation forte du département art sur les questions d’édition.

Une série d’éditions “RECTO-VERSO” sera également publiée par les éditions 127 puis 222 de l’ERBA Valence avec 13 numéros entre janvier 1991 et février 1995. Michel Duport, professeur en impression en sera le directeur de publication, avec Gérard Moschini, et la participation des étudiants valentinois. Des collaborations seront également menées avec des professeurs et étudiants des écoles d’art de Nîmes et Lyon.

Quelques expériences éditoriales actuelles à l’ESAD, en filiation à “Que ça dise pourquoi !”

Cette histoire étant à présent exposée, l’envie est forte de la mettre en relation avec les questions éditoriales qui animent toujours les enseignants et étudiants de l’ESAD•Valence toutes options confondues. En temoignent ici quelques ateliers et expériences mis en partage :

Le journal « Que ça dise pourquoi ! » sera redécouvert notamment en 2009 par les équipes pédagogiques, avec un travail mené autour des éléments graphiques de ce journal lors d’un atelier de recherche et de création (ARC) organisé par Samuel Vermeil, enseignant de l’option design graphique avec Maki Suzuki, artiste et graphiste au sein du collectif Abäke, Martino Gamper, artiste, et Benjamin Thorel, critique d’art impliquant des étudiants de l’ERBA Valence et du Royal College of art de Londres,

Un encart informatif dans le n°14 de « Que ça dise pourquoi ! » (1979) présentant une exposition à l’ERBA du Département des estampes du Royal College à Londres, avait particulièrement intrigué les concepteurs de cet ARC. Il servira de fil conducteur et sera reproduit dans le tiré à part du Graphic #18 en tant que clin d’œil graphique. Un dialogue s’est ainsi instauré entre étudiants valentinois et londoniens par le biais d’aller-retours dans le temps et l’espace.

L
e format fanzine est toujours convoqué par les étudiant.e.s pour le lien à l’actualité et la liberté de ton qu’il peut permettre. En témoigne récemment l’initiative de quatre étudiant.e.s des deux options de l’ESAD•Valence en art et design graphique, Evan Col-Eyraud, Julie Delaporte, Axelle Gonon et Samantha Zannoni, avec le fanzine imprimé et numérique Stockozine, qui invite les étudiants à collaborer au sein de 3 numéros thématiques.

Une initiative toute récente au sein de l’option art de l’ESAD•Valence peut également être mise en lumière, avec une équipe éditoriale composée de Mélanie Kenyon et Dean Inkster, professeur.e.s à l’ESAD•Valence, Clara Paquet, docteure en philosophie, Luce Tainturier chargée de la concertation citoyenne et animation de la ville de Valence, et Mélusine de Maillé, artiste-chorégraphe au sein de la compagnie InOutSitu, avec des étudiant.e.s des deux options art et design graphique : le journal/affiche de rue, objet éditorial de quartier en micro-édition {{{Millefeuilles}}}, basé sur le modèle de Arts of The Working Class à Berlin et The Nervemeter à Londres, qui sera une publication multilingue élaborée avec les habitants du quartier de Fontbarlettes et les associations sociales et culturelles locales. Il pourra prendre différentes formes en lien avec la diversité des contributeurs et des sujets abordés. Est envisagée une distribution au-delà de l’école et du quartier, pour créer du lien, des espaces d’échanges et de rencontres authentiques pour rendre visibles et accessibles les projets artistiques développés, en partenariat avec d’autres structures culturelles de la ville.

L’histoire des éditions de L’ESAD•Valence reste à écrire afin de dévoiler les multiples facettes qu’elles ont prises ces dernières années.

Conservation de l’intégralité des numéros à l’ESAD•Valence

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